13 février 1974 : Soljenitsyne exilé pour avoir dénoncé les crimes soviétiques

La publication de “L’Archipel du Goulag” révéla à l’Occident la réalité criminelle du communisme en URSS.
Capture écran Le Figaro
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Le 13 février 1974, Alexandre Soljenitsyne fut expulsé de l’URSS et contraint à l’exil. Cette mesure brutale, décidée au plus haut niveau de l’État soviétique, constitua l’aboutissement d’un long affrontement entre un écrivain et un régime en vérité fondé sur la dissimulation et la terreur. Un tel châtiment fut la conséquence directe de la publication en Occident de L’Archipel du Goulag, son œuvre maîtresse, qui dénonçait sans concession les mécanismes d’un système concentrationnaire de masse voulu et entretenu par un État communiste prétendant apporter le bonheur aux peuples mais organisant en réalité leur exploitation et leur asservissement.

« L’empire des camps »

Soljenitsyne, ancien officier de l’Armée rouge, avait été arrêté en 1945 pour avoir osé critiquer Staline dans une lettre adressée à un ami. Considéré comme un contre-révolutionnaire au nom du terrible article 58 du code pénal soviétique, il fut condamné par le NKVD à plusieurs années de détention dans les camps du Goulag. Ce dernier fut fondé en juillet 1934 lors d’une réforme du Guépéou, la police d’Etat. L’ensemble des centres pénitentiaires fut intégré alors dans une administration unique chargée de gérer aussi bien les criminels de droit commun que les supposés ennemis de l’État. Selon Le Livre noir du communisme de Stéphane Courtois, cet « empire des camps » comptait déjà, au 1er janvier 1935, près de 965.000 détenus. Le nombre de condamnés ne cessa ensuite de croître. Rien qu’en 1937, au cœur de la Grande Terreur, près de 700.000 personnes furent arrêtées et envoyées dans les camps. En 1941, environ 1.930.000 prisonniers se trouvaient enfermés dans le système du Goulag, contraints de participer aux grands chantiers industriels et miniers de l’Union soviétique au prix de conditions de vie bien souvent inhumaines.

Néanmoins, la rotation des détenus restait importante, car près de 25 % d’entre eux étaient libérés chaque année. Tous n’étaient pas condamnés pour des raisons strictement politiques. En effet, beaucoup furent poursuivis pour des délits vagues tels que la « dilapidation de la propriété socialiste », la « spéculation » ou encore le « non-accomplissement du nombre minimum de journées de travails ». Les historiens estiment ainsi qu’environ 7 millions de personnes connurent le Goulag entre 1934 et 1941. Ceux qui en sortaient avaient compris ce qu’il en coûtait de s’opposer à la volonté du régime totalitaire de Staline et rentraient bien souvent dans le rang. À son apogée, en 1953, « cet immense univers concentrationnaire comptait 2 750 000 détenus auxquels s’ajoutaient encore 2 750 000 colons spéciaux dépendant d’une autre direction du Goulag ». Après la mort de Staline, responsable de la mort près de 20 millions d’êtres, l’URSS desserra partiellement son étau sur les prisonniers. Soljenitsyne retrouva ainsi la liberté, sans jamais néanmoins se défaire du traumatisme des camps.

La revanche d'une victime du communisme soviétique

Notre écrivain fut ainsi profondément marqué par son expérience dans les camps soviétiques. De son malheur, et de celui tant d’autres, naquit, en 1962, Une journée d’Ivan Denissovitch. Ce court roman fut une véritable révolution en URSS, car il fut le premier ouvrage parlant ouvertement de l’univers du Goulag. Nikita Khrouchtchev, engagé dans la dénonciation partielle du stalinisme, protégea alors Soljenitsyne et autorisa la publication de l’ouvrage afin de montrer sa rupture avec les crimes du passé. Cependant, cette situation fut de courte durée. En effet, après la chute de Khrouchtchev en 1964, l’écrivain fut progressivement marginalisé, étroitement surveillé par le KGB et empêché de publier. Sa notoriété internationale, renforcée par l’attribution du prix Nobel de littérature en 1970, contribua néanmoins à le protéger.

Soljenitsyne refusa pourtant le silence. Convaincu que la vérité historique devait dépasser la censure, il entreprit la rédaction clandestine de l’œuvre de sa vie. Cet ouvrage n’allait pas être alors un simple roman ou le support de son témoignage personnel. Il allait reposer sur le fruit de recherches minutieuses, de son expérience mais également sur des centaines de récits de survivants. Dans les pages de son livre, il décrit les arrestations arbitraires, les interrogatoires, la violence des camps, la faim, le travail forcé, la déshumanisation systématique et l’organisation d’un appareil répressif au service de l’Etat. Soljenitsyne veut ainsi démontrer que le Goulag n’est pas une dérive accidentelle du régime soviétique, mais bien l’un de ses piliers fondamentaux. Pour éviter la saisie du manuscrit, il fit parvenir clandestinement son texte en Occident, plus précisément à Paris où L’Archipel du Goulag est publié en décembre 1973.

Le prix de la vérité

À l’annonce de cette publication, les dirigeants soviétiques sont furieux et ordonnent à la presse d’accuser Soljenitsyne de trahison, de mensonge et de propagande antisoviétique. Le 12 février 1974, il est arrêté, déchu de sa nationalité et, dès le lendemain, le 13 février expulsé vers la RFA. En parallèle, l’URSS engage alors une vaste campagne de dénigrement destinée à discréditer l’auteur auprès de l’opinion internationale. Ainsi, en France, le PCF, fidèle serviteur de Moscou, condamne ouvertement le livre et cherche à en minimiser la portée, présentant l’ouvrage comme excessif et partial. Les communistes allèrent même jusqu’à avancer de prétendues relations avec des pronazis afin de le faire passer pour un fasciste, une reductio ad Hitlerum, encore utilisée ad nauseam par une partie de la gauche actuelle pour décrédibiliser ses opposants.

Cependant, il était trop tard. La chape de plomb qui recouvrait les crimes du régime soviétique commençait irréversiblement à se fissurer. La parution de L’Archipel du Goulag contraignit une partie de l’Occident à regarder en face une réalité longtemps niée ou relativisée : le système soviétique ne reposait pas sur une dérive de l’idéal communiste, mais bien sur une politique de répression de masse. Cette victoire, Soljenitsyne la paya par l'exil. Devenu apatride, il s’installa d’abord en Suisse, puis aux États-Unis, où il poursuivit son œuvre et son combat. Partout où il fut accueilli, il ne cessa de rappeler que le totalitarisme soviétique ne pouvait être dissocié des crimes qu’il avait engendrés. Il ne put regagner sa patrie qu’en 1994, après l’effondrement de l’Union soviétique. Aujourd’hui encore, l’œuvre de Soljenitsyne demeure l’un des piliers essentiels de la vérité historique sur les crimes du communisme soviétique.

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Eric de Mascureau
Chroniqueur à BV, licence d'histoire-patrimoine, master d'histoire de l'art

Vos commentaires

39 commentaires

  1. J’ai ce livre, acheté dès sa sortie en France. Ça commence en France, insidieusement…Notre liberté est déjà surveillée et les sanctions s’installent. Mais c’est pour notre bien et celui de nos enfants!…Attention! Les murs ont des oreilles…Et les lettres anonymes vont avoir le vent en poupe. F R E X I T ! ! !

  2. Les communistes sont des opportunistes :ils couchent avec n’importe qui, pourvu que ça leur rapporte! Par ce qu’il ne faut pas croire un coco c’est à gauche mais il a bien le porte-feuilles à droite !

  3. Kravchenko avait révélé tout ça dès après la guerre. Mais en 1949, le journal communiste français Les Lettres françaises préféra l’accuser de diffamation et prétendre que son livre était une fabrication américaine.

  4. Il faut absolument lire « Une journée d’Ivan Denissovitch ». J’ai lu ce livre en Roumanie sous Ceausescu et c’est sans doute l’ouvrage qui m’a le plus marqué de tous ceux que j’ai lus. Très court ce récit décrit (comme son titre l’indique) une journée de survie d’un détenu dans un camp de concentration en Sibérie. On y découvre toutes les astuces et toutes les techniques déployées par un Zek (prisonnier) pour continuer à vivre dans un univers carcéral inpitoyable, à -40° et presque sans nourriture. Au-delà de l’horreur du camp c’est la condition humaine en générale qui est exposée dans ce petit livre. Cette journée terrifiante qui commence par une douleur au ventre qui s’estompe graduellement tant notre homme se démène sans repos jusqu’à la conclusion finale que je vous cite ci-dessous :
    « Choukhov s’endort, pleinement contenté. Il a eu bien de la chance aujourd’hui : on ne l’a pas flanqué au cachot ; on n’a pas collé la brigade à la “ Cité socialiste ”, il s’est organisé une portion de de kacha supplémentaire au déjeuner, le chef de brigade s’est bien débrouillé pour le décompte du travail, Choukhov a monté son mur avec entrain, il ne s’est pas fait piquer avec son égoïne à la fouille, il s’est fait des suppléments avec César et il a acheté du tabac. Et, finalement, il a été le plus fort, il a résisté à la maladie. Une journée a passé, sur quoi rien n’est venu jeter une ombre, une journée presque heureuse. De ces journées, durant son temps, de bout en bout, il y en eut trois mille six cent cinquante-trois. Les trois en plus, à cause des années bissextiles. »

  5. Le 12 février 1974, il est arrêté, déchu de sa nationalité et, dès le lendemain, le 13 février expulsé vers la RFA. Ceci sous la présidence de Léonid Brejnev;

    je crois qu’il serait temps de constater qu’entre L’URSS et la Russie, il y a une différence notoire!

    Mais voilà, un petit couplet sur l’URSS permet de taper sur la Russie, n’est ce pas?
    Pourquoi n’assimile t-on pas la France avec la révolution française, ou avec la Gaule, tout en zappant le règne de Clovis?

  6. Les communistes, tiens tiens, ils font pas parti de la Nupes, du barrage républicain comme parmi d’autres de l’extrême gauche jusqu’aux Chef de l’État socialiste ?

  7. Et en France, les patriotes qui dénoncent les conséquences de l’immigration sont arrêtés, condamnés, des banques leur suppriment leur compte bancaire, donc pas de leçons à donner je pense

  8. Qui peut penser que les choses ont changé en 30 ans et que le KGB communiste n’est pas encore au pouvoir à Moscou ?

      • Soljenitsyne, narre le Goulag, la Russie profonde avec son fatalisme, son héroïsme et sa bassesse.
        Rien n’a changé

    • Demandez aux russes si leur niveau de vie n’a pas changé. La Russie est le pays N° 1 en Europe en parité de pouvoir d’achat. La Russie est une démocratie, certes semi autoritaire, mais sans doute plus libre que ce qu’est en train de devenir l’UE en régression à tous les niveaux (sauf pour ses « élites »). Je vois beaucoup de personnes qui refusent de voir la réalité ; la faute à des préjugés tellement ancrés dans les esprits, qu’ils empêchent de voir le réel.

  9. Alors que la gôche de Sartre … Beauvoir … les communistes français dans le déni, condamnaient .Soljenitsyne…. Nous devons son salut , sa protection à la clairvoyance de Nikita Khrouchtchev qui dénonça le stalinisme …… mais les métastases ont la peau dure ! hélas !

  10. Ceux qui dénoncent les communistes, LFI la gauche extremiste, la gauche classique complice, sont mis a mal en ce moment

  11. En 1974, je travaillais à Balainvilliers, dans les entrepôts de routage des éditions du Seuil; l’ouvrage  » L’archipel du Goulag  » partait par palettes entières .

  12. Il a ouvert les yeux du monde sur la violence communiste stalinienne. Il fut tres courageux et tres talentueux avec une recherche permanente de la vérité. Il avait aussi pressenti ce qui allait arriver a l europe de l ouest. A ce sujet, je conseille vivement la lecture de son discours a Harvard (“le declin du courage”) . Un grand ecrivain et un genie visionnaire.

  13. Si on parle de Soljenitsyne, il faut aller au bout. En 1978 lors de son discours d’Harvard (Le déclin du courage), en grand visionnaire, il déclarait que l’occident n’était pas l’exemple à suivre pour la Russie et que l’occident allait se perdre dans le matérialisme, le consumérisme et percevait déjà le wokisme du fait de l’abandon de toute spiritualité. Il voyait dans l’occident les graines d’un nouveau totalitarisme et de la régréession. La Russie l’a compris et l’a écouté. L’occident qui n’écoute que lui-même l’a donc snobé avec l’arrogance qui le caractérise.

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