Décès d’Ardisson : un seigneur de la télévision tire sa révérence
La vie continue, donc, sans Ardisson, et ce sera moins drôle. Thierry Ardisson s’est éteint ce 14 juillet à 76 ans, entouré des siens. C’est plus qu’une époque qu’il a animée. Des décennies durant, le personnage aura brillé par ses saillies, sa drôlerie, son irrespect, son invention et - ce qui était rare, dans une période où la télévision était plus monolithique et politiquement correcte qu’un discours de Léonid Brejnev - par un certain courage.
Il avait récemment montré sa face noire, tenu des propos sans nuances sur Israël et Gaza, à propos des enfants victimes du conflit. « Vous avez raison, c’est Auschwitz, quoi ! », avait lancé Ardisson, sur un plateau de France 2. L’homme en noir présentera ses excuses. Il avait aussi attaqué l’inculture d’Hanouna, avoué qu’il méprisait ses deux millions de téléspectateurs, expliqué que l’émission Touche pas à mon poste ! consistait à « mettre quatre connards autour d’une table », accusé l’avocate Sarah Saldmann - « Vous bossez pour le groupe Bolloré ! » - et évoqué CNews : « C’est la chaîne de l’extrême droite. » Odieux. Réponse de Sarah Saldmann : « Vous racontez n’importe quoi. Vous êtes tellement aigri d’avoir été viré que vous dites n’importe quoi ! »
À l’époque, l'auteur de ces lignes avait précisé, dans un article de BV, que l’insupportable Ardisson valait mieux qu'un faire-valoir pour militants anti-Bolloré, le point de ralliement paresseux de toute la gauche culturelle. J’en reprends ici les raisons.
Bolloré « est là pour que les actionnaires gagnent plus d'argent »
Car Ardisson n'a pas toujours hurlé avec la gauche, loin s'en faut. Il connaît Bolloré. Depuis quarante ans. Depuis qu’ils se sont croisés dans l’entourage du candidat Giscard d’Estaing, dans les milieux de droite réac fréquentés par la communicante Anne Méaux ou l’ex-PDG de Vivendi Jean-René Fourtou. Il fut un temps où Ardisson défendait crânement le même Bolloré, que la gauche déchirait déjà à belles dents après la mise au pas du totem Canal+. Le 13 juin 2016, alors que le milieu médiatique pleure le massacre par Vincent Bolloré de la Sainte Trinité branchée du PAF Les Guignols, Le Grand Journal et Le Petit Journal, Ardisson met les pieds dans le plat : Bolloré « est là pour que les actionnaires gagnent plus d'argent, explique-t-il, ce qui est le principe du système capitaliste. Après, si on n'accepte pas ça, il faut aller faire de la télévision en Corée du Nord. » À gauche, on s’étrangle d’indignation, d’autant qu’Ardisson parle du haut d’une œuvre télévisuelle inimitable. Il a eu droit, de son vivant, à une soirée spéciale, le 10 septembre 2016 : Génération Ardisson : 30 ans de télévision. Royal.
Ses émissions Lunettes noires pour nuits blanches, dans les années 1980, ou Tout le monde en parle, dans les années 1990, entre autres, s’empilent dans La Boîte noire de l’homme en noir, éditées en coffret par l’INA (Institut national de l’audiovisuel) : pas moins de sept DVD. Pas mal, pour un homme qui ne s’est jamais situé à gauche de l’échiquier politique. Les sites de gauche ne s’y trompent pas, à l’image d'Acrimed qui stigmatise, en 2019, Thierry Ardisson, ou les lamentations d’un baron de la télévision.
Entre deux tournages, l’auteur des Confessions d’un babyboomer (Flammarion, 2005) taquine la plume et griffe la bien-pensance, balançant entre l’évocation des colonies - Pondichéry, son roman paru en 1994, et son amour pour la… monarchie française ! En 2016, il publie Les Fantômes des Tuileries sur « la fin de l’histoire des Bourbons de la branche aînée ». Il était royaliste lors de la sortie de son livre Louis XX. Contre-enquête sur la monarchie (Gallimard), paru en 1986 et vendu, selon lui, à 100.000 exemplaires. « Je pense toujours exactement la même chose », nous disait-il, en 2016, lorsque nous l’avions rencontré à l'occasion d'un portrait pour le magazine Challenges. Tant pis pour le qu’en-dira-t-on ! Il a peaufiné sa personnalité, mélange de convictions, de pose et de provocation, puissants remèdes contre l’anxiété qui le taraude.
« Quitte à passer pour un sale réactionnaire, je m’en fous »
Le politiquement correct, assez peu pour lui. Au printemps 2015, il habite rue du Faubourg-Saint-Honoré, à Paris, quand il s’emporte ouvertement contre la marchandisation de la rue de Rivoli, toute proche. Un mot sur les kebabs, priés de déguerpir au nord du périphérique, a enflammé la Toile. Là encore, il assume crânement. « Ça me gêne, ce que sont devenues ces arcades Rivoli, quitte à passer pour un sale réactionnaire, je m’en fous. » Ardisson a joué sur cet écart avec la télévision policée d’autrefois. On se souvient de ses questions ahurissantes, au temps où les chanteurs et les politiques étaient intouchables. Comme Françoise Hardy explique qu’elle ne garderait pas un enfant difforme, Ardisson demande : « Tu es comme Hitler, toi, finalement ? »
Il avait réfléchi. Il nous confiait : « En provocation, tout a été fait. Aujourd’hui, les gens ont besoin de repères. »
Son franc-parler pas très Libé lui a valu des haines farouches. Georges Michel avait repéré une tribune de Christine Angot, intitulée « Légion d’honneur à Ardisson : la gifle ». La dame aurait été humiliée, jadis, alors qu’elle était invitée sur le plateau du récipiendaire. Un quart de siècle plus tard, alors que Ardisson reçoit la Légion d’honneur, Angot attaque : « L’humour-humiliation, c’est le type de "service public" que la télé française a rendu, tous les samedis soir, à la société pendant deux décennies et qui se trouve aujourd’hui honoré des mains du Président quand il décore Ardisson. »
La télévision perd un homme cultivé, maniaque, terrorisé par la caméra jusqu’à la fin, un créatif plein d’idées, de concepts, amateur d’esthétique et de mise en scène, égoïste et généreux, provocateur et courageux à l’occasion, un Français qui n’aura jamais renié son affection pour la monarchie. Pas de quoi figurer au Panthéon des Torquemada de LFI qui hantent et imposent partout leur vision démentielle d’une culture repentante. On préférait Ardisson !
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56 commentaires
Je n’aimais pas ce type ,plus intensément opportuniste que franchement royaliste.
Je n’ai pas la mémoire courte,ses »saillies anti-RN et FN,souvent plus marquées par la couardise et la soumission que par objectivité que peut exiger des soi-disant prises de position originales ne me manqueront pas.Lui non plus,quand bien même je respecte aussi bien la mort que la vie.
Je ne partage pas votre enthousiasme … Je n’aime pas la provocation gratuite et ne pense pas qu’il avait des convictions. La seule qu’il a eu devait être de choquer, quel qu’en soit le prix.
Il ne me manquera pas.
C’était un type qui utilisait ses invités pour se mettre, lui, en valeur. D’ailleurs je crois que ses émissions étaient enregistrées. Ça lui permettait de couper les passages où il pouvait mal paraître.
Un puissant vecteur de décadence morale, qualifié très pertinemment de nihiliste.
Un jouisseur qui se la petait pas mal quand même, à la limite du supportable
Je ne me réjouis pas de la mort d’un homme et j’ai une pensée pour ses proches dans la tristesse mais sur le plan professionnel, il était pour moi un gauchiste provocateur de la pire espèce c’est à dire celle qui méprise les autres.
Il était d’extrême rien et d’extrême lui !
Un homme vulgaire avec toujours des questions en dessous de la ceinture.
Si je vous résume, le seul défaut d’Ardisson serait d’avoir osé critiqué Israël !
Même si je n’étais pas un fan d’Ardisson, j’avoue que, quand je vois celles qui ont pris sa place maintenant, on ne peut que le regretter.