Quand Agatha Christie détestait les moustaches d’Hercule Poirot !

Les adaptations sur grand écran des histoires les plus fameuses de la « reine du crime » ont plus que bien vieilli.
Capture d'écran BA
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Contrairement à ce que laissent entendre certaines « autrices » à la mode - qu'on ne citera pas par galanterie française -, les authentiques femmes de lettres n’ont pas attendu ces demoiselles pour tricoter dans la littérature. La preuve par Agatha Christie dont l’œuvre, après avoir traversé les décennies, continue encore de briller aujourd’hui. Mieux : les adaptations sur grand écran de ses histoires les plus fameuses ont plus que bien vieilli. D’où ce magnifique coffret de cinq films, sous très bel emballage Art déco et agrémenté d’un copieux livre.

On y retrouve, par ordre chronologique, La nuit qui ne finit pas (1972), de Sidney Gilliat, depuis longtemps introuvable ; une curiosité pour cinéphiles, donc. Puis Le Crime de l’Orient-Express (1974), de Sidney Lumet, Mort sur le Nil (1978), de John Guillermin, Le miroir se brisa (1980) et Meurtre au soleil (1982), tous deux réalisés par Guy Hamilton, cinéaste qui porta au pinacle un autre héros très anglais, James Bond, avec Goldfinger (1964) et Vivre et laisser mourir (1973).

 

Agatha Christie et le cinéma : le grand désamour…

De notoriété publique, la reine du roman policier ne goûtait guère ce que le cinéma avait fait de ses livres. Pourtant, un certain Lord Mountbatten - pas le premier rosbif venu, puisque l'oncle du prince Philip - parvient à la convaincre de laisser John Brabourne, son gendre, produire un film inspiré du Crime de l’Orient-Express. Le grand homme doit être persuasif, sachant qu’elle finit par accepter. Il est vrai que l’adaptation et la réalisation sont confiées à Sidney Lumet, qui n’est pas lui non plus le premier venu. Ainsi, en 1973, a-t-il réalisé Serpico, un polar urbain avec Al Pacino, qui vient de révolutionner tous les codes du genre. Nous sommes là bien loin d’Hercule Poirot ; mais après tout, le défi est intéressant. Toujours à propos de codes, Lumet fixe dès lors ceux des autres films à venir de la saga herculéenne : un luxueux casting de gloires un brin sur le déclin, des décors somptueux, des dialogues brillants et une mise en scène menée au milipoil. Dans ce galop d’essai, c’est Albert Finney qui endosse le costume du fameux détective belge.

Lors de la première londonienne, donnée en la présence de la reine Élisabeth II, Agatha Christie est conquise, même si jugeant que la moustache « poirotesque » y est moins majestueuse que dans ses livres. Un peu comme ce jeune lecteur de Milou qui envoya jadis un courrier à Hergé, déplorant qu’après avoir vu Tintin et le mystère de la toison d’or (1961), le capitaine Haddock n’y avait pas la même voix que dans les albums. Néanmoins, l’essentiel y est. Hercule Poirot s’y montre d’une coquetterie confinant au ridicule et d’une vanité parfaitement insupportable, mais tout en faisant preuve d’une profonde humanité. Car Agatha Christie chérit autant son héros qu’elle le méprise, puisque synthèse de la vision qu’ont les Anglais des Français, ces continentaux qu’ils adorent détester tout en les admirant parfois à mi-voix. D’ailleurs, histoire de mieux emballer le pudding, elle en fait un Belge se plaignant en permanence d’être pris pour un Français. À défaut d’avoir de l’esprit, les Anglais peuvent-ils au moins faire parfois preuve d’humour. Au-delà de ces querelles remontant à Jeanne d’Arc et Fachoda, la conduite à droite et la conduite à gauche, le film est un succès international.

 

Et vint Peter Ustinov…

Le 12 janvier 1976, Agatha Christie tire sa dernière révérence. Pourtant, the show must go on, tel que prétendu là-bas. Les créatures devant survivre à leur créateur (bizness oblige), de nouveaux travaux d’Hercule sont donc d’actualité. Pas de chance, Sidney Lumet et Albert Finney entendent passer à autre chose. Le premier est tôt remplacé par John Guillermin, encore auréolé du triomphe de La Tour infernale (1974). S’il n’a pas le génie de Lumet, au moins s’est-il toujours montré solide artisan. Et pour le second, c’est Peter Ustinov qui s’y colle. Coup de génie : ce sera le rôle de sa vie. Mort sur le Nil peut commencer. Là encore, un casting de vedettes commençant à ramer, David Niven, Bette Davis, Angela Lansbury et George Kennedy. Mais aussi de jeunes pousses, telle Olivia Hussey qui, dans le Jésus de Nazareth (1978), de Franco Zeffirelli, incarnera bientôt une éblouissante Vierge Marie.

Le résultat est un régal délicieusement anglais. Le meurtre y est distingué. Même dans leurs pires méfaits, ces gens savent nuire à leur prochain avec élégance : on ne tue pas avant l’heure du thé. On se hait tout en y mettant les formes. Peter Ustinov fait des miracles, exposant son bon quintal de bedaine satisfaite.

Il rempile en 1982 avec Meurtre au soleil, sous la houlette du Guy Hamilton plus haut cité. Et une nouvelle pâtisserie de plus, à la sauce aigre-douce, avec ces vieux acteurs devenus quasiment contractuels, le vétéran James Mason en fourbe suave et Roddy McDowall en échotier mondain passablement inverti, comme on disait à l'époque. Dans le même registre, comment ne pas saluer l’invraisemblable numéro de garces de Maggie Smith, actrice shakespearienne devant l’éternel, et Diana Rigg, la Madame Peel de Chapeau melon et bottes de cuir ? Un maelstrom de vacheries au ras de la ceinture, entre rides qui pointent et poitrines qui s’affaissent. Il n’y a pas que le sabre à avoir ses lettres de noblesse : le duel à grands coups de Rimmel™ et de sacs à main peut également avoir ses adeptes.

Et n’oublions surtout pas Miss Marple…

Au fait, à propos de filles, n’oublions pas qu’il n’y a pas qu’Hercule Poirot dans la vie, Miss Marple ne comptant pas non plus que pour des prunes. Car l’incontestable vedette du Miroir se brisa, c’est bel et bien elle. Et Dieu qu’elle est belle, Angela Lansbury, la future héroïne du feuilleton Arabesque. Encore une vraie Anglaise blanchie sous le harnais, atrabilaire et cancanière ; mais si gentille au fond, dès lors qu’on a gratté la couche de gigot à la menthe. Là encore, le quota de stars d’avant : Liz Taylor et Kim Novak, Rock Hudson et Tony Curtis. Sans oublier des acteurs prometteurs, tel Pierce Brosnan, futur agent 007, dans un simple rôle de figurant.

Une fois de plus, la magie opère. Nous sommes en Grande-Bretagne. Les cottages sont coquets, le gazon bien tondu et la bouffe imbouffable. Quand il pleut, l’indigène assure qu’il fait beau. Contrairement aux idées reçues, le fair-play n’est pas anglais. Il n’empêche, quels films ! De ceux qu’on peut voir et revoir sans jamais se lasser. Récemment, Kenneth Branagh (encore un autre Anglais) se toquait de revisiter les monuments cinématographiques à l’instant évoqués. Son Mort sur le Nil (2022) est une daube sans nom repeinte aux couleurs du politiquement correct du moment. Quant à son Mystère à Venise, tourné un an plus tard, il s’agit d’un excellent giallo italien estampillé années 70, mais en rien d’une relecture des aventures de notre cher Hercule Poirot. C’est un peu l’histoire du mec qui voudrait refaire la Pietà de Michel-Ange, mais en mieux. Encore une idée d’Anglais...

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Nicolas Gauthier
Journaliste à BV, écrivain

Vos commentaires

11 commentaires

  1. Troisième essai. Il faudrait faire précéder toute rediffusion des chefs d’oeuvre de Christie, énumérés et discutés par Gauthier, donc antérieurs au calamiteux Branagh, par ce remarquable papier par Nicolas Gauthier, tout aussi remarquablement écrit.

  2. Excellent. J’abonde totalement dans votre prose ! J’ai adoré ces films. J’ai une préférence pour Peter Ustinov par rapport à David Suchet, dans le rôle de Poirot, parce que certes « suffisant » mais sans excès, moins maniéré et plein d’affectations que Suchet… Une belle brochette d’acteurs. J’ai adoré la prestation de Mia Farrow dans Mort sur le Nil. Elle est insurpassable ! Oui, une belle brochette d’excellents acteurs blancs et authentiquement britanniques. Rien de comparable avec la vision de Branagh qui, hélas, a cédé au politiquement correct et est forcément très décevante !

  3. Nous sommes bien loin de Hercule Poirot.
    Je n’ai vu aucun film, et Albert Finney sera peut-être un bon choix, pour un bon film. J’attends. Mais comment égaler la perfection de l’interprétation de David Suchet ? Je ne me lasse toujours pas des redites resservies depuis des années !

  4. un regal, ces séries !!!!! malgré les nombreuses rediffusions tv, cjer ne jamais un épisode !!!!! David Sucher, mon préféré !

  5. Dans notre famille nous apprécions réellement le jeux d’acteur de David Suchet, le personnage est bien campé, les décors art déco sont très recherchés, actrices et acteurs sont fidèles aux personnages tels que nous pouvons les imaginer.

  6. Article que j’ai lu avec un immense plaisir. Je suis une inconditionnelle d’Hercule Poirot. J’ai les deux films avec Peter Ustinov et toute la série avec David Suchet. Je les connais presque par coeur tellement je les passe. Mme Mac Ginty est morte. Je ne suis pas coupable. Cinq petits cochons (avec en actrice principal Rachael Stirling la fille de Diana Rigg) …

    • Ah oui ! la série avec David Suchet est excellente,bien meilleure et bien plus fidèle au personnage que les dernières adaptations cinématographiques plutôt hasardeuses. Le personnage d’Hercule Poirot est fort bien campé par David Suchet. Je suis également un grand amateur du détective belge, de ses moustaches et de ses « petites cellules grises. »

  7. En effet, tombée par hazard sur le Mystère à Venise, pas tenu jusqu’à la fin. Le mystère est : mais comment sommes-nous devenus aussi mauvais en tout ?

    • Je ne sais pas si le film est mauvais, mais ce n’est pas un Agatha Christie. Ce Gilderoy Lockhart est un cinéaste controversé.

  8. Le crime de l’Orient Express, Mort sur le Nil et Meurtre au soleil, trois excellents Hercule Poirot qu’il faut voir ou revoir. La dernière version du Crime de l’Orient Express de Kenneth Branagh est nettement moins bonne selon moi et ne colle pas au personnage d’Agatha Christie. Peter Ustinov campe un Hercule Poirot très convaincant, quant à Albert Finney, il est tout simplement magistral dans le Crime de l’Orient Express.

  9. Dans la série Hercule Poirot avec David Suchet, le générique est inspiré (librement) du thème au piano du film ‘Le crime de l’Orient express’ . Ça crée un lien subtil mais efficace.

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