[CINÉMA] Le Maître du kabuki, le film japonais à ne surtout pas rater

Récit cruel et émouvant de deux destins contrariés, le film est servi par le jeu d'un duo d’acteurs de qualité.
Copyright Pyramide Distribution
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C’est un film à voir absolument si l’on s’intéresse un peu à l’histoire du Japon ou même, simplement, aux différents types de théâtre de par le monde, le kabuki, tout comme le théâtre nô, étant encore relativement méconnu en France. Plaisant hommage à cette tradition culturelle, Le Maître du kabuki, premier long-métrage de Sang-il Lee à être projeté en France, fut un tel succès au Japon, avec plus de onze millions d’entrées, qu’il se hisse déjà à la deuxième place des films japonais les plus regardés de tous les temps. C’est dire la place qu’occupe cet héritage dans le cœur des nippons. Constitué au XVIIe siècle, près de quatre cents ans après le nô, le kabuki est le théâtre traditionnel le plus populaire au pays du Soleil levant. Caractérisé par ses maquillages hyper suggestifs et le jeu outré de ses comédiens, celui-ci n’a pas tellement d’équivalent dans la culture occidentale, bien que des parallèles évidents puissent être établis avec le cinéma expressionniste allemand.

Deux frères d’armes dans le Japon d’après guerre

Adapté du roman éponyme de l’écrivain Shuichi Yoshida, paru en 2025, le film nous raconte sur cinquante ans la rivalité fraternelle de deux onnagatas ; à savoir des comédiens masculins spécialisés dans les rôles féminins, les femmes étant bannies du théâtre kabuki depuis le shogunat de Tokugawa Iemitsu en 1629.

Kikuo, quinze ans, fils d’un yakuza qui vient d’être assassiné, est confié à Hanai Hanjiro (Ken Watanabe), une vedette du théâtre des années 1960, héritier de la maison Tanba-ya. Ce dernier perçoit en Kikuo un immense potentiel en tant qu’acteur et décide de lui dispenser la même formation qu’à son propre fils Shunsuke, censé reprendre un jour le flambeau familial, conformément à la tradition. Les années passent et Hanjiro voit l’écart de niveau se creuser radicalement entre les deux garçons, Kikuo ayant nettement plus de facilités que son fils. Lequel se décourage progressivement et laisse son camarade incarner aux yeux de tous la relève de la maison Tanba-ya…

Un art exigeant et parfois ingrat

Récit cruel et émouvant de deux destins contrariés, l’un finissant par pâtir de son manque de légitimité malgré son talent, quand l’autre est regardé comme un incapable en dépit de son ascendance, Le Maître du kabuki est avant tout une ode à la perpétuation des traditions et au répertoire classique japonais. Évoquant par moment Adieu ma concubine, du Chinois Chen Kaige, tant l’apprentissage de cet art s’avère exigeant physiquement, le film de Sang-il Lee fait honneur au kabuki et dépeint tout le star-system qui gravite autour de lui. Une relation au public et à la presse qui peut aussi bien accompagner l’ascension d’un comédien que précipiter sa chute.

Servi par un duo d’acteurs consciencieux, qui ont étudié durant plus d’un an la gestuelle de cet art, ce récit mélancolique n’est jamais aussi fort que dans les séquences scéniques où les tourments intérieurs de Kikuo et de Shunsuke résonnent dans leur jeu d’onnagatas ; autrement dit, lorsque le réel s’invite dans la fiction. Très malin, le réalisateur a choisi pour le second rôle un jeune comédien (Ryusei Yokohama) dont l’intériorité et la profondeur sont peut-être plus importantes, encore, que celles de son partenaire Ryô Yoshizawa. De quoi accentuer le sentiment d’injustice que ressent son personnage et celui d’illégitimité que subit le héros.

 

4 étoiles sur 5

 

 

Cet article a été mis à jour pour la dernière fois le 06/01/2026 à 15:13.
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Pierre Marcellesi
Chroniqueur cinéma à BV, diplômé de l'Ecole supérieure de réalisation audiovisuelle (ESRA) et maîtrise de cinéma à l'Université de Paris Nanterre

Vos commentaires

6 commentaires

  1. Ne recourons pas trop vite à nos repaires culturels habituels : l’expressionnisme, le cinéma muet, la marionnette, l’opéra italien, le ballet etc. le Japon est à part. Le scénario, qui n’aurait pu être qu’un mélo des familles ou de rivalités d’enfants de la balle, est bien davantage. c’est l’essence nippone sortie des limbes, inscrite au patrimoine génétique et névrotique d’une île depuis des lustres, qui fait du kabuki le sang de ses veines. La représentation est anthropologique et nous n’en serons jamais que les spectateurs lointains. Au plan visible, des rivalités d’acteurs sublimisées par l’art de la scène, mais la passion, l’amour, la mort se fonf des niches. Je est un autre. Comme les castrats, nos jeunes héros s’avalisent et font la paire. Ici, au royaume du kabuki, la moindre vibration compte, il faut plier le corps à angle droit, souffrir. Les dieux ne supportent pas l’approximation sinon ils grimacent de colère. Le Japon, c’est la transmission intransigeante patrimoniale du nom, le culte des ancêtres, jamais disparus, il faut faire avec, les honorer ou se couvrir de honte. Le sabre du suicide ventral n’est jamais très loin. Mourir sur scène devient un exercice de haute école. A la Comédie française de Sarah Bernhardt on savait faire durer le plaisir. On dirait que le réalisateur lui a emprunté son pilon car l’un des jeunes héros est atteint de gangrène et joue à l’unijambe. Le pied, au Japon se prend avec amour. Un « beau film », oui, « prenant », mais avec tant de développements dramatiques astucieux qu’il en perd sa force et finit par un peu tirer sur la pellicule. On se demande pourquoi s’arrêter, des tiroirs tirent sur des tiroirs, des images magnifiques sur des fééries. Les habits sont de fête et l’enfer est beau à voir.

    • Merci pour ces précisions . Il est difficile, pour nous, occidentaux , d’aborder ce genre de traditions japonaises, mêmes si cela nous fascine, ne serait-ce que par la beauté et l’esthétisme de la gestuelle, des costumes et décors .
      Mais comprendre le sens de tout cela peut nous échapper .

  2. Le cinéma asiatique est globalement irregardable, ennuyeux à mort et mal fagoté, mais certains lui trouvent un petit air chic qui pose son homme…

  3. Grand merci à Pierre Marcellesi pour ses analyses cinématographiques pertinentes qui nous aident dans nos choix. Et très bonne année à celui-ci.

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