[BANDE DESSINÉE] Sur la piste de Blueberry, l’hommage à un lieutenant sexagénaire
En septembre 1965 paraît Fort Navajo. Scénario de Jean-Michel Charlier, dessins signés Jean Giraud : le premier album des aventures du lieutenant Blueberry est déjà une bande dessinée de qualité que la longue série des suivants ne démentira pas. Soixante ans après, Dargaud publie Sur la piste de Blueberry (128 pages, 21,50 euros), hommage de créateurs actuels sous forme de récits courts.
Un cycle narratif sans commune mesure
Les aventures de Blueberry inscrivent l’Ouest américain, les cow-boys, les Indiens, les soldats et les desperados dans la légende de la bande dessinée. Le souffle de Jean-Michel Charlier (1924-1998) n’est jamais pris en défaut, avec une intrigue qui parfois se développe sur cinq ou six albums, haussant le western à la hauteur des cycles chevaleresques médiévaux. Certains titres sont mythiques : L’Homme à l’étoile d’argent, La Mine de l’Allemand perdu, Le Spectre aux balles d’or… Les couvertures magistrales de Jean Giraud (1938-2012), peintes à la gouache, ne le sont pas moins, mythiques.
Ce dessinateur, qui signa également Gir, mais aussi Mœbius lorsqu’il s’orienta vers la science-fiction, n’a pas de pairs à sa génération. Formé par l’excellent Jijé (1914-1980), il développe au fil des albums un style propre à Blueberry : un encrage vigoureux, quasi expressionniste, qui anime bêtes, gens, brins d’herbe et sierra. Lorsque s’écrira l’histoire de l’art du XXe siècle, il faudra prendre en compte, à côté d’un art officiel qui aura vomi l’idée même de dessin, et les artistes méconnus, et les dessinateurs de bande dessinée qui auront maintenu la noblesse et la vie de l’art graphique.
Anti-héros ? Sudiste, surtout
Blueberry est volontiers décrit comme un « anti-héros ». Il est vrai qu’il n’est pas le soldat idéal, bien coiffé, uniforme repassé, aux états de service impeccables. Joueur, buveur, prompt à se jeter dans des situations improbables et à se retrouver aux arrêts, toute injonction hiérarchique lui donne envie de prendre le contre-pied. Ne nous y trompons pas. Pour le reste, il a l’étoffe des héros : courageux, rusé comme Ulysse, déterminé jusqu’à l’obstination. Son sens de la justice n'est jamais pris en défaut. Chaque fois qu’il sera nécessaire, il défendra l’Indien, la veuve et l’orphelin, la ville, le fort, le convoi contre tout ce qui les menace : hors-la-loi, braqueurs, autres militaires ou autres Indiens, politiciens lâches et véreux… À soixante ans de distance, il est amusant de voir que Jean-Michel Charlier fit naître ce non-conformiste dans les rangs sudistes — ce qui est bien le pire motif de réprobation pour les antifas de tout poil !
Il n’était pas facile de se lancer sur la piste de ce héros pour lui rendre hommage, mais les auteurs et dessinateurs retenus pour l’album anniversaire sont à la hauteur. Impossible de les citer tous. Certains dessinateurs flirtent élégamment avec le style de Giraud : Philippe Xavier (Bandidos), Paul Gastine. D’autres gardent le leur propre : Enrico Marini, avec son beau For one dollar more, où le lieutenant croise la vénéneuse Chihuahua Pearl ; Thierry Martin (moins convaincant avec La Sacoche de Mac Guffin). Bien entendu, les acolytes du lieutenant, Red Neck Wooley et le sempiternel poivrot Jimmy McClure, sont de la partie.
Fausses notes
Dans ce bel ensemble, deux fausses notes wokisantes non dénuées de comique. La dessinatrice Anlor avoue « une grande perplexité face au patriarcat assumé des westerns ». Comme cela est convenu. Vincent Perriot, lui, auteur d’un récit écolo-féministe, fait dire à Blueberry : « J’œuvre pour l’équilibre des peuples. » Que répondrait à cela l’authentique Blueberry, sinon « Blood’n Guts » ? Ou « By the devil », « Hell’s Bells » ? Confondre Blueberry avec l’ONU ne mérite pas de défourailler, mais de sains et tonitruants jurons, ça oui !
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5 commentaires
Je m’inquiète surtout du virage pris par les grandes maisons d’édition de bande dessinée franco-belge. Les nouveaux héros sont tous le même prototype installé dans des univers différents. Et les séries anciennes qui sont toujours en cours ont été lissés de politiquement correct à saturation. Voilà pourquoi il est bon de s’intéresser à ce que proposent aujourd’hui les petites maisons d’édition, qu’on ne vous mettra pas en évidence dans les hypermarchés ou à la fnac. Je trouve que ce que propose l’éditeur Casa BD détonne vraiment par rapport au conformisme actuel.
Des comme Blueberry, soldat émérites et militaire déplorable, j’en ai connu de la Colo…
Oui c’est une excellente série dont les auteurs ont en plus très bien su mettre leur héros à la retraite. Gambler à Tombstone il croise la saga d’OK Corral. Hors BD « intersidérales », il y en a peu de comparables. Les passagers du vent ou Zoulouland ?
Une aventure haletante bourrée de hautes valeurs morales d’un temps révolu. Une atmosphère inimitable, un chef-d’œuvre de Charlier et Giraud.
Souvenirs et nostalgie