[CONTE DE NOËL] Le polichinelle, de Joseph Montet

Amour de la France, héroïsme et concurrence de l'Allemagne... Un conte de Noël patriotique aux accents contemporains.
joseph montet

Publiés et republiés à de nombreuses reprises, les Contes patriotiques de Joseph Montet (1852-1919) sont, depuis, tombés dans l'oubli. Ce professeur de philosophie, ancien élève de l'École normale supérieure, a signé une quinzaine d'ouvrages originaux, dont La Vie fantasque, et de nombreux articles. Nous republions à l'occasion de Noël l'un de ses Contes patriotiques, conservés à la BNF et marqués par le contexte de l'après 1870. La défaite de Napoléon III à Sedan avait ulcéré les Français.

 

Depuis le matin, le petit Louis était en extase. À son réveil, dès l’aube, il avait couru à la cheminée, s’était mis à genoux pour voir et s’était relevé avec un cri de triomphe. Noël était venu ! Noël lui avait apporté son cadeau !
Et quel cadeau ! Un superbe, éblouissant et mirifique polichinelle, tout flamboyant de couleurs intenses, mi-parti de rouge et de bleu, l’œil malin, la trogne enluminée, et si grand, si grand, que ses pieds seuls avaient pu entrer dans le soulier que le petit Louis, avant de se coucher, était allé lui-même poser dans l’âtre, l’oreille tendue, épiant le bruit du vent et s’étonnant de ne pas entendre palpiter dans l’air les ailes des messagers mystérieux dont le ciel devait être plein, cette nuit-là !

Il l’avait enfin, son polichinelle, son grand polichinelle, et ce n’était vraiment pas dommage ! Depuis le temps qu’il le désirait, qu’il l’appelait de tous ses vœux ! Combien de fois, dans la rue, pendu à la main de son père ou de sa mère, ne s’était-il pas arrêté, comme cloué au sol, devant une de ces vitrines où, parmi les tas de joujoux merveilleux, lumineux et brillants comme des châsses, resplendissait le polichinelle de ses rêves, vêtu d’oripeaux éclatants, bordés de dentelles et soutachés d’or, qui lui faisaient un costume de prince !

Un grand polichinelle, c’est un camarade !

Mais il n’y fallait pas songer, à celui-là : il était trop beau et trop cher, et le petit Louis savait bien que si papa et maman ne le lui achetaient pas, c’est qu’ils n’étaient pas assez riches. Si papa s’en allait tous les matins à son bureau, hiver comme été, dès sept heures et demie, pour ne rentrer que le soir à six heures, c’était pour gagner de quoi mettre du pain sur la table, et non de quoi payer des joujoux pareils à son garçon, qu’il aimait bien cependant.

À sept ans, on peut commencer à comprendre ces choses-là, et le petit Louis les comprenait. Aussi s’arrachait-il de lui-même à sa contemplation, sans un trop gros soupir, et se contentait-il de dire, en levant d’un air suppliant son museau rose :
— Papa, quand tu auras beaucoup d’argent dans ta poche, tu m’en achèteras un comme ça, dis ? Pas un aussi beau, non, mais un aussi grand !

Son idée fixe était d’en avoir un grand, un aussi grand que lui, ou presque.

Vous comprenez pourquoi, n’est-ce pas ?

Un petit polichinelle, ce n’est qu’un joujou ; mais un grand polichinelle, c’est un camarade. On le prend au sérieux, on lui parle comme à une personne naturelle, on le traite de « monsieur » si, par hasard, on est en froid avec lui, et l’égalité des tailles facilite la cordialité des relations.

On peut fort bien, à un polichinelle aussi considérable, tenir des discours très sérieux ou raconter d’amusantes balivernes, et l’on voit parfaitement, à la fixité pensive de son regard et à la malice de son sourire, qu’il est d’accord avec vous et prend une part sincère à vos ennuis et à vos joies.

Un grand polichinelle, après tout, c’est l’équivalent d’un petit homme.

C’est pourquoi ce petit homme de Louis était, depuis le matin de ce jour de Noël, dans un pur ravissement.

Certes, son nouveau compagnon n’était pas un de ces princes de la paillette et du clinquant qu’il avait longuement admirés, dans leurs gibbeux et chatoyants justaucorps de soie, aux vitrines des beaux magasins tout embrasés de girandoles de gaz.

C’était un simple polichinelle de bois blanc, peinturluré un peu à la diable, mais de si vives et de si joyeuses couleurs !

Et puis, il était grand, presque aussi grand que lui, et, sur la chaise où le petit Louis l’avait assis, repliant ses reins disloqués et ses genoux articulés par des rotules de fil de fer, il avait l’air d’un véritable personnage, d’une majesté comique, avec son attitude raide et son sourire narquois, qui lui donnaient un faux air de vieux diplomate retraité et désabusé, quelque chose comme un Talleyrand de la cour du roi Guignol.

La moitié des joujoux qui se vendent en France viennent d’Allemagne !

Le petit Louis était accroupi aux pieds de la chaise, devant son idole de bois peint, dans l’étroit salon voisin de la modeste salle à manger où son père et sa mère étaient encore à table, lorsqu’un coup de sonnette retentit. Il entendit son père qui allait ouvrir.

— Tiens, c’est vous, père Martin ?
— C’est moi. Je viens fumer une pipe avec vous. Vous permettez, Madame ?
— Comment donc !

Le petit Louis ne se dérangea pas. Il connaissait bien le père Martin : un vieil ouvrier qui habitait au même étage que ses parents, la chambre au fond du corridor.

Les deux hommes s’assirent, allumèrent leurs pipes et se mirent à causer.

[...]

— Ah ! ah ! vous avez acheté quelque chose au petit ?
— Vous allez voir. Louis, apporte ton polichinelle !

Le petit Louis se releva, prit son camarade dans ses bras avec des précautions infinies et l’emporta dans la salle à manger.

— Le voilà, dit-il. N’est-ce pas qu’il est beau, père Martin ?
— Oui, dit le bonhomme, il n’est pas mal. Mais nous faisons mieux que ça, nous autres !

Le père de Louis éclata de rire.
— Diable de père Martin, va ! En voilà un qui sert les intérêts de son patron… Toujours de la réclame pour la maison où il travaille !
— Ce n’est pas pour mon patron que je fais la réclame, répondit le père Martin très sérieux. C’est pour tout le monde, c’est pour le pays.
— Comment ça ?
— Vous ne savez donc pas que plus de la moitié des joujoux qui se vendent en France viennent d’Allemagne ? Nous le savons, nous, que cette « satanée concurrence fait crever de faim trois jours sur six ! »

Il continua, racontant l’incessante et tenace invasion de la fabrication allemande, la lutte rendue quasi impossible par des rabais constants, invraisemblables, cette guerre acharnée d’industrie à industrie, dont le mot d’ordre semblait être la ruine de l’ouvrier français, à tout prix, par n’importe quels moyens. Il montra dans plus d'un quartier de nos faubourgs les travailleurs désorientés, les bras ballants, ne sachant plus que faire, et la funeste lèpre des fainéants et des galvaudeux, qui saisissent toutes les occasions d'exciter les mauvais instincts, gagnant les esprits crédules et les natures faibles à la faveur de ce découragement.

Il était parti pour se battre

Le petit Louis, debout devant lui, l’écoutait, immobile et les yeux attentifs.

— Alors, dit-il, comme le père Martin venait de s’arrêter, tu crois que c’est un polichinelle prussien, ça ?
— Oui, mon bonhomme ; j’en suis même sûr. Ça me connaît, moi qui suis de la partie !

Les deux hommes se remirent à causer. Le petit Louis resta un moment près d’eux, devenu tout pensif. Puis, lentement, il rentra dans le salon, tenant toujours son polichinelle dans ses bras.

Le mot du père Martin semblait l'avoir tout décontenancé. C'est qu'il n'aimait pas les Prussiens, lui, le petit Louis ! Oui, tel qu'on le voyait, avec ses sept ans tout juste sonnés et sa tète blonde ébouriffée, il avait déjà ses idées là-dessus. D'abord, ce n'était plus un gamin sans réflexion. Bien des choses qu'il entendait dire sans qu'on prît garde à lui ne tombaient plus dans son oreille comme dans celle d'un sourd. Il les méditait, les ruminait, s'en faisait des raisonnements à lui, dont la conclusion se logeait, pour n'en plus bouger, dans un recoin de sa cervelle... Et puis, il avait une bonne raison pour ne pas les aimer, les Prussiens. Ils avaient tué son grand-père. Il ne l'avait pas connu, son grand-père, le père de sa maman, puisqu'il était mort pendant la guerre, six ans avant que le petit Louis vînt au monde. Mais sa mère, plus d'une fois, d'une voix qu'étranglaient les sanglots, lui avait raconté comment la chose s'était faite. Il habitait par là-bas, le grand-père, avec sa vieille femme et sa fille, dans un des pays que les Prussiens avaient pris les premiers et, bien qu'ayant passé l'âge d'être soldat, comme il était solide et vigoureux, il était parti pour se battre.

Seulement, il n'était pas parti avec les vrais soldats, ceux qui ont des pantalons rouges. Il s'était mis dans un autre régiment, avec des hommes qu'on appelait des francs-tireurs. Ça ne l'avait pas empêché de faire la guerre aux Prussiens, comme les soldats ordinaires. Et c'était bien la même chose, du reste, puisqu'il se battait pour le même motif, pour empêcher les Allemands de prendre la France ! La preuve, c'est qu'on l'avait décoré. Oui, on lui avait donné la croix d'honneur qui était là, pendue au mur, dans un cadre, au-dessous de son portrait... Et le petit Louis s'était mis à le regarder, ce portrait qu'il connaissait bien pour l'avoir souvent embrassé, tandis que sa mère, le soulevant dans ses bras, le haussait jusqu'à ce que ses lèvres pussent s'appuyer sur la vieille figure aimée. Et il se rappelait tout, une fois de plus, toute la triste et cruelle histoire, telle que sa mère la lui avait contée... Le grand-père, un jour, avait été pris dans une bataille, et après la bataille, les Prussiens l'avaient mis debout au pied d'un mur, les mains liées et la tête nue, et l'avaient fusillé, parce qu'il n'avait pas de pantalon rouge.

L'enfant regarda longtemps le portrait de l'aïeul, fixement. Peu à peu, ses sourcils s'étaient contractés, coupant d'une ride légère la peau fine et blanche de son front. Quelles pensées, d'abord incertaines, s'étaient-elles ébauchées, puis précisées sous ce front d'enfant de sept ans ? S'était-il dit, le poli Louis, que les mêmes mains qui avaient tué son grand-père avaient bien pu fabriquer le jouet qu'il tenait encore entre ses bras ? Ses yeux quittèrent le portrait et, lentement, descendirent jusqu'au bonhomme de bois, sur lequel ils s'arrêtèrent. Ils étaient pleins de grosses larmes. Larmes de regret ou de colère ? L'enfant resta un instant immobile. Puis, brusquement, il saisit à deux mains le polichinelle, l'appuya sur son genou et, d'un coup sec, lui cassa les reins.

Vos commentaires

4 commentaires

  1. La phrase « le mot d’ordre semblait être la ruine de l’ouvrier français, à tout prix, par n’importe quels moyens. » résonne particulièrement aujourd’hui, non pas contre les prussiens, mais contre les mondialistes, nos seuls véritables ennemis actuels.

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