Diabolik : tout savoir sur un monument de la culture populaire italienne…
Diabolik est peu connu, en nos contrées ; et pourtant, il devrait. Pour résumer, il s’agit d’une des plus vieilles bandes dessinées transalpines, créée en 1962 par Angela Giussani, ancien mannequin reconverti dans la littérature enfantine, et bientôt aidée de sa sœur Luciana. L’inspiration ? Celle de notre Fantomas tricolore, dont les aventures sont signées Pierre Souvestre et Marcel Allain, à laquelle s’ajoute un sordide fait divers ayant défrayé la chronique turinoise quand, le 26 janvier 1958, un homme décide, après avoir commis un meurtre, de défier la police en lui adressant des lettres signées « Diabolich ». D’où ce Diabolik, anti-héros éternellement vêtu d’un justaucorps noir ne laissant transparaître que son regard. Et nos deux sœurs d’expliquer : « Diabolik est un criminel, ce n’est pas un justicier et son code moral est très ambigu. » Histoire de pimenter l’affaire, Diabolik, dont l’identité demeure secrète, est flanqué d’une superbe maîtresse, Eva Kant, et perpétuellement poursuivi par l’inspecteur Ginko. Comme un air de déjà-vu, sachant que Fantomas est inséparable de la belle Lady Beltham et en permanence traqué par l’inspecteur Juve. Mais c’est dans les veilles gamelles qu’on mitonne les meilleures tambouilles.
Un phénomène éditorial à ce jour jamais démenti…
Le succès est immédiat et la production pléthorique. Il est vrai que les fumetti, appellation italienne de la bande dessinée (fumetto signifie « bulle », dans la langue de Dante et d’Aldo Maccione), sont fabriqués de manière industrielle. Un dessinateur pour le crayonné, un pour l’encrage, deux autres pour calligraphier le texte et plaquer des trames plus ou moins sombres sur le produit final, histoire de lui donner son cachet. Parmi tous ces galériens, dont certains ne sont pas sans talent, un nom se distingue : celui de Sergio Zaniboni, créateur du logo des vignettes Panini™.
L’autre raison de ce triomphe réside dans le boom économique de l’Italie d’alors. De plus en plus de cadres et d’ouvriers prennent le train pour aller travailler. Et il leur faut de la lecture, rapide si possible, pour passer le temps entre deux gares. Le format poche de Diabolik est idéal, permettant de dissimuler ces opuscules quelque peu sulfureux derrière des périodiques plus honorables, tels La Repubblica, La Stampa, voir même L’Osservatore Romano, le quotidien du Vatican.
Au final, des tirages mensuels dépassant régulièrement les cent mille exemplaires. À ce jour, cent cinquante millions de Diabolik auraient déjà été vendus, ce qui en fait l’une des bandes dessinées les plus populaires au monde. Aujourd’hui encore, entre nouveaux épisodes et rééditions, chacun possédant un format spécifique, trois livraisons débarquent chaque mois dans les kiosques et les librairies italiennes, qui continuent à s’arracher comme des paninis.
À ce sujet — Mario Bava, le monument inconnu du cinéma italien
Du dessin en noir et blanc au cinéma en couleurs…
Ici, alors que les fumetti italiens réalisaient le casse du siècle dans les cours de récréation, avec Akim, Carabina Slim, Zembla et autres Blek le Roc, Diabolik demeurait quasi inconnu. Trop italien, peut-être ; un comble pour un personnage largement emprunté aux Français et dont la qualité survole de loin le reste du troupeau transalpin. Pourtant, dans des revues telles que la mythique Midi-Minuit fantastique, spécialisée dans la culture populaire, entre surréalisme et cinéphilie parallèle, dont le cinéaste Bertrand Tavernier fut un fidèle collaborateur, Diabolik n’est pas inconnu, tant il est vrai que Fantomas fut une icône de ce même surréalisme. C’est dire que l’annonce du passage de ce sombre héros, de cases en noir et blanc sur un grand écran en couleurs, suscite de vives attentes dans tout ce petit monde. Car dès 1964, le producteur Dino de Laurentiis envisage une adaptation cinématographique intitulée Danger : Diabolik. Dans le rôle-titre ? Jean Sorel, play-boy français du moment. Dans celui d’un mafieux, autre éternel ennemi du héros ? Rien de moins que George Raft, l’une des plus belles sales gueules d’Hollywood, immortalisé dans le Scarface (1932) d’Howard Hawks dans lequel il incarnait un tueur passablement dérangé qui passait son temps à lancer une pièce de monnaie pour mieux la rattraper. À la réalisation ? Seth Holt, réalisateur de second plan de la très anglaise Hammer, firme légendaire connue pour avoir revisité des personnages tels que le comte Dracula et le baron Frankenstein, lançant au passage les carrières d’acteurs tout aussi légendaires que Peter Cushing et Christopher Lee.
Alain Delon et Catherine Deneuve devaient en être…
L’affaire paraît être bien lancée, mais tout se passe mal. George Raft tombe gravement malade et Seth Holt n’est manifestement pas à la hauteur. Seul moyen de mettre terme au désastre ? Tout recommencer de zéro. Le mogul évoque alors le nom de Mario Bava, artisan dont le génie a déjà été salué en ces colonnes. Voilà qui tombe à point nommé, et personne n’a rien contre, Bava ayant la cote auprès du grand public et des cinéphiles. Pour incarner Diabolik, Alain Delon est envisagé. Mais il est trop cher. Pour Eva Kant, c’est Catherine Deneuve qui est embauchée. Seulement voilà, le courant ne passe pas entre elle et Mario Bava, qui affirme : « Elle était sympathique et très bonne actrice, mais elle n’était tout simplement pas faite pour le rôle. » Bref, après une semaine de tournage, elle est congédiée. Mais, en Italie, il n’existe pas de problèmes, juste des solutions. Dans le même temps, Dino de Laurentiis produit le Barbarella de Roger Vadim et a été plus que satisfait par les prestation de John Philip Law dans le rôle de l’ange Pygar. Pourquoi pas lui ? Notre homme se présente au premier rendez-vous, sachant que son personnage en permanence costumé ne laissera voir que ses yeux et sourcils de son anatomie. Il apprend donc à s’exprimer avec ses sourcils et ses yeux. Bingo ! « Voilà Diabolik ! », s’exclame alors Mario Bava. Et pour Eva Kant ? Après plusieurs tâtonnements, ce sera la belle Marisa Mell. John Philip Law, toujours : « Nous savions que tout allait marcher. Nous sommes tombés dans les bras l’un de l’autre dès le premier jour. Et nous avons eu une très bonne relation à l’écran, et hors champ aussi, après un certain temps. »
Et Michel Piccoli qui se mêle de la partie…
Hasards, et parfois bonne fortune de ces productions faites à l’italienne, c’est Michel Piccoli qui s’y colle dans le rôle de l’inspecteur Ginko. Choix a priori incongru, mais finalement malin, à en juger du résultat. Car ce film, longtemps invisible en France, vient enfin d’être réédité en une superbe édition ; soit un miracle auquel les amateurs du genre ne s’attendaient plus. Bien sûr, on pouvait acheter certaines éditions plus ou moins légales sur Internet, l’auteur de ces lignes ne s’en est pas privé ; mais rien qui ne puisse rendre hommage à ce petit chef-d’œuvre. Car ce film est hautement réjouissant, quoique moins cruel que les bandes dessinées d’origine – Dino de Laurentiis voulait un film grand public –, mais demeure l’esprit anarchisant de Diabolik qui, estimant que l’argent ponctionné au contribuable est mal employé, dynamite toutes administrations fiscales locales, n’oubliant évidemment pas de prélever sa dîme au passage. Cerise sur la cagoule, les technocrates en prennent aussi pour leur grade, tel qu’en témoigne la prestation de Terry Thomas (Big moustache dans La Grande Vadrouille de Gérard Oury) en politicard crétin.
Un film devenu depuis mythique…
Si le grand public ne plébiscita pas ce film, il est devenu culte depuis. Ne serait-ce que grâce à l’ingéniosité de sa mise en scène, des effets spéciaux qui bluffèrent jusqu’à George Lucas, l’homme de La Guerre des étoiles, et la partition très pop d’Ennio Morricone. Une suite fut envisagée, mais jamais mise en œuvre. Mais l’excellence sait attendre. La preuve en est qu’en 2001, Roman Coppola, fils du grand Francis Ford Coppola, signe le joyeux CQ, hommage à Danger : Diabolik. John Philip Law y a un petit rôle. On y voit la très délurée Élodie Bouchez, incarnant la femme d’un cinéaste vaguement godardien chargé de sauver une sorte d’ersatz du Diabolik originel. Et, pour faire bonne mesure, Gérard Depardieu y campe un metteur en scène maoïste totalement halluciné. C’est hautement foutraque, mais parfaitement jubilatoire. Dans la foulée, et ce, en 2021, Marco et Antonio Manetti reprennent le flambeau, de manière plus sérieuse cette fois, avec un film sobrement intitulé Diabolik. Une réussite. Cher ami lecteur, vous ne connaissiez donc pas Diabolik. Vous ne saviez pas ce que vous perdiez. Il n’est que temps de se rattraper.
https://www.youtube.com/watch?v=rVvcYb40oX4&list=PLFZ5kTZU6Flfzf1nbh03MSp30eixG0pZO
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4 commentaires
Quelques rectificatifs..
Midi-Minuit Fantastique était un magazine spécialisé dans le cinéma fantastique et d’épouvante
Quant à Peter Cushing et Christopher Lee ils ont été révélés par Terence Fisher le pilier de la Hammer et non par Seth Holt, Fisher ayant en quelque sorte réinventé les mythes de Frankenstein ( Peter Cushing) et Dracula ( Christopher Lee)
Je me souviens de cette affiche du film et pourtant ça remonte comme on dit. 20 ans à l’époque, j’ai vu le film au cinéma…et ce fut une découverte de jeunesse, de post-ado selon les critères actuels. Pour info, et c’est en rapport avec l’actualité en Iran, la belle Marisa fut aussi la maitresse de Shah, je ne suis pas dans le sérail évidemment, j’ai simplement lu cela dans un magazine ciné, si j’ai bon souvenir… Marisa aujourd’hui trépassée, le temps passe…Merci pour l’article et l’illustration.
Merci beaucoup pour cet article ! J’en lisais de ces bds que mon frangin achetait, il avait 24 ans, j’en avais une dizaine, je suis né en 58…Oui, c’était assez violent, mais j’adorais son immoralité, sa belle acolyte…ça me fait penser un peu à Frank Miller, Sin City, ces tranches de noir et blanc. Pour l’anecdote, ça coûte un bras en occasion….
On savait se marrer à l’époque. Aujourd’hui, c’est sirop de moraline à toutes les sauces.