Discours de Macron sur la dissuasion nucléaire : est-on bien avancé ?

Le discours d'Emmanuel Macron sur la « dissuasion nucléaire avancée » soulève de nombreuses interrogations.
Capture d'écran YT Élysée
Capture d'écran YT Élysée

Au lendemain du discours d’Emmanuel Macron sur la stratégie nucléaire de notre pays, tout le monde – ou presque – est donc rassuré : le pouvoir d’appuyer sur le bouton restera français, dans les seules mains du président de la République. Les complotistes à la petite semaine, qui hurlaient avant d’avoir mal, ont été bien eus. Certes. Mais ce discours n’est pas sans poser quelques questions, lorsqu'on le relit au calme et avec un peu de recul.

« J’ordonne », dit le Président...

Bien sûr, si l’on est conscient des dangers qui parcourent le monde, on ne peut qu’approuver Emmanuel Macron lorsqu’il déclare : « Ma responsabilité est d'assurer que notre dissuasion conserve et qu'elle conservera à l'avenir son pouvoir de destruction assuré dans l'environnement dangereux, mouvant et proliférant. » En revanche, lorsqu’il ajoute : « C'est pourquoi j'ai ordonné d'augmenter le nombre de têtes nucléaires de notre arsenal », on est quelque peu interloqué. Le président de la République, tout chef des armées qu’il est, ne peut ordonner que ce qui s’inscrit normalement dans un cadre budgétaire fixé par la représentation nationale. Représentation nationale qui, du reste, est la grande absente de ce discours de l’île Longue – si l’on excepte les élus locaux en écharpe, conviés pour faire joli. En effet, pas une seule fois elle n’est citée. C’est pourtant la représentation nationale qui vote le budget – même si c’est à coups de 49.3. C’est, du reste, elle qui a voté la loi de programmation militaire (LPM) 2024-2030 et l’a adoptée à une écrasante majorité, le 13 juillet 2023, il faut le souligner. Cela aurait été pas mal qu’il le rappelle.

Et donc, lorsque Macron déclare « J’ordonne », cela plaît peut-être aux militaires, ça fait bien lorsqu’on dit ça devant un sous-marin nucléaire lanceur d’engins, mais la réalité est un tantinet différente. Parce que, pour l’instant, rien n’est inscrit dans la LPM. Du reste, ce mardi matin, Catherine Vautrin, ministre des Armées, chargée du service après-vente, a tenu à préciser que le coût de l’augmentation du nombre de têtes nucléaires sera financé par le budget supplémentaire prévu par le projet d’actualisation de la LPM. Un projet de loi qui sera présenté au printemps. Donc, rien n’est fait. Mais il y a longtemps qu’Emmanuel Macron a décroché de ces réalités démocratiques.

« Une démarche progressive ». C'est-à-dire ?

Maintenant, que dire de ce désormais fameux concept de « dissuasion nucléaire avancée » ? Que ce n’est pas très clair. Comme souvent, avec Emmanuel Macron. Preuve en est que chacun a pu y trouver son compte, y compris, au plan politique, dans une grande partie du camp souverainiste. Emmanuel Macron a tenu à rappeler que « notre sécurité ne s'est jamais conçue dans les seules limites de notre territoire, au plan conventionnel comme au plan nucléaire. C'est un fait évident de la géographie qui est là et qu'on ne peut négocier. » C’est vrai. Et nous l’évoquions encore, dimanche soir, en citant cet extrait fondamental du Livre blanc de la défense de 1972 : « Si la dissuasion française est réservée à la protection de nos intérêts vitaux, la limite de ceux-ci est nécessairement floue […] La France vit dans un tissu d’intérêts qui dépasse ses frontières. Elle n’est pas isolée. » Le Président actualise, en quelque sorte, le discours de 1972 en déclarant : « Aujourd'hui plus que jamais : l'indépendance ne peut être la solitude. Dans le domaine nucléaire, cela a été reconnu par tous mes prédécesseurs sans distinction. »

Cela dit, la dissuasion nucléaire avancée est, précise Macron, « une démarche progressive ». Qu'est-ce à dire ? On devine, derrière ces mots, l'agenda politique européen qui est le sien et qui est le combat de sa vie. C’est donc par une politique de petits pas, de démarche du bas vers le haut (l'évocation, par le président de la République, de visites de sites nucléaires par nos alliés peut d'ailleurs faire sourire), avec sans doute la mise en place de crans d'irréversibilité, pour aller – on le devine – vers plus d’intégration. Macron ne le dit pas, il ne peut pas le dire dans le contexte politique français, mais c’est évident. Certes, le Président nous dit qu’« il n'y aura pas non plus de partage de la définition des intérêts vitaux, qui restera d'appréciation souveraine pour notre pays ». Ajoutant : « Et pour cette raison, comme dans les autres alliances nucléaires, y compris lorsqu'elles ont des plans et des procédures, il n'y aura pas de garantie au sens strict du terme. » Pas de « garantie au sens strict du terme » ? Or, en même temps, Macron parle d’« épaulement ». Je t’épaule, tu m’épaules, nous nous épaulons. Les mots ont un sens. Pas de « garantie au sens strict du terme » ? Or, toujours en même temps, Macron nous dit que « l'Allemagne sera un partenaire clé de cet effort, naturellement, le plus ambitieux dans l'esprit du traité d'Aix-la-Chapelle ». Nous y voilà donc.

Un « groupe de pilotage nucléaire » franco-allemand

Nous entrons, en effet, dans le cœur du sujet. Car que dit le traité d’Aix-la-Chapelle de 2019, et notamment son article 4 ? On l'avait oublié, ce traité d'Aix-la-Chapelle. Pas Macron, pas Merz. « Ils [la France et l’Allemagne] se prêtent aide et assistance par tous les moyens dont ils disposent, y compris la force armée, en cas d’agression armée contre leurs territoires. » « Tous les moyens » : on ne peut être plus clair ? C'est bien une « garantie au sens strict du terme », pour reprendre les mots de Macron. Donc, exit ce « flou » stratégique des origines qui contribuait à notre dissuasion nationale. La France est bien engagée contractuellement par ce traité. Du reste, ce même 2 mars 2026 – les médias en ont moins parlé –, Emmanuel Macron et le chancelier Merz ont fait une déclaration conjointe qui acte que « dans l’esprit de leur partenariat étroit, tel que défini à l’article 4 du traité d’Aix-la-Chapelle, la France et l’Allemagne ont décidé de renforcer leur coopération en matière de dissuasion en réponse à l’évolution des menaces ». Mais cette déclaration annonce surtout que « la France et l’Allemagne ont mis en place un groupe de pilotage nucléaire de haut niveau qui servira de cadre bilatéral pour le dialogue doctrinal et la coordination de la coopération stratégique ». Que l’on sache, l’Allemagne n’est pas dotée de l’arme nucléaire. Est-ce à dire que l’une des parties va apporter à ce groupe de pilotage sa bombe et l’autre les sandwichs et la bière ? L’Allemagne est tout sauf une entreprise philanthropique.

Cet article a été mis à jour pour la dernière fois le 05/03/2026 à 12:16.

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Georges Michel
Journaliste, éditorialiste à BV, colonel (ER)

Vos commentaires

56 commentaires

  1. Perso je suis moins rassurée que les politiques semblent l’être. Macron a encore noyé le poisson et mieux vaut rester vigilant.

  2. Macron s’enfonce, nous enfonce. et l’Allemagne a vite compris l’intérêt que présentait cette offre (?) proposition (?) suggestion (?) ou plutôt ce renoncement qui lui sont offerts. Quel observateur vigilant de la déchéance nationale ne distingue pas dans cette nouvelle entourloupe un motif de… destitution ?
    Mesdames et messieurs les élus à l’AN et au Sénat, c’est à vous de jouer (encore que le terme soit on ne peut plus malvenu…).

  3. Si j’ai bien compris ce que vous n’avez pas écrit: les allemands, tout en achetant des F 35 vont nous imposer leur MGCS et nous leur offrirons (par justice réciproque) notre bombe nucléaire…

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