Et si on réhabilitait les producteurs, les grands oubliés du cinéma ?

Ces soutiens du cinéma devraient être enfin reconnus pour ce qu’ils sont : des artistes à leur façon.
Photo taken on October 15, 1979, of filmmaker Yves Robert (G) directing actors Catherine Deneuve and Jean Rochefort, on the set of the film "Courage, fuyons". Yves Robet died on May 10, 2002, at the age of 81. He notably shot The War of the Buttons, The big blond with a black shoe, An elephant that cheats enormously and We will all go to paradise. AFP PHOTO (Photo by OFF / AFP)
Photo taken on October 15, 1979, of filmmaker Yves Robert (G) directing actors Catherine Deneuve and Jean Rochefort, on the set of the film "Courage, fuyons". Yves Robet died on May 10, 2002, at the age of 81. He notably shot The War of the Buttons, The big blond with a black shoe, An elephant that cheats enormously and We will all go to paradise. AFP PHOTO (Photo by OFF / AFP)

Que ce soit aux Oscars™, aux César™ ou au Festival de Cannes, ils sont les éternels oubliés de la profession. Qui donc ? Les producteurs, pardi. Ceux qui peuvent gagner beaucoup sur un film, mais également tout y perdre. Pourtant, sans eux, point de film. Dans Le Miroir se brisa (1980), de Guy Hamilton, savoureuse adaptation d’une enquête de Miss Marple, l’héroïne d’Agatha Christie, il y a ce dialogue au cynisme réjouissant, relatif à la différence entre un réalisateur et un producteur : « Le premier est là pour récolter les honneurs et la gloire ; le second, les ulcères et l’anonymat. » C’est à peine exagéré.

Le destin hors-normes de Robert Evans…

Sur ce sujet méconnu, les très élégantes éditions Séguier ont eu l’excellente idée de rééditer les mémoires de Robert Evans, l’un des plus flamboyants producteurs hollywoodiens. Nous sommes à la fin des années 60. À Los Angeles, huit studios règnent en maître. La Paramount est le neuvième, constate le jeune Robert Evans, quand il en prend la direction. À l’origine, c’est un acteur passablement raté à l’avenir professionnel parfaitement bouché. Pourtant, un certain Charle Bludhorn, excentrique patron de la Gulf & Western, trouve amusant de racheter ce studio à l’agonie, et plus amusant encore de lui en offrir les rênes. Le milieu hollywoodien trouve cela plus qu’amusant. Mais rigole déjà moins quand les succès s’accumulent. Et ne rigole plus du tout quand ces succès se transforment en triomphes. Là, plus personne ne s’amuse.

Le palmarès de Robert Evans se passe effectivement de commentaires : Rosemary’s Baby (1967), Love Story (1970), Harold et Maude (1971), Le Parrain (1972), Serpico (1973), Gatsby le magnifique (1974), Chinatown (1974), Marathon Man (1976). Bref, il tutoie les anges, tout en demeurant inconnu du grand public. Il n’y en a que pour Francis Ford Coppola et Roman Polanski, Al Pacino, Dustin Hoffman et Marlon Brando. Il a lancé ou sauvé leurs carrières ? Ils l’oublieront bien vite, la reconnaissance et la loyauté n’étant pas les vertus les plus pratiquées dans l’industrie du septième art.

En revanche, ce jeune producteur est beau et charismatique. Les femmes se bousculent, la cocaïne et le champagne sont partout, à l’occasion de somptueuses réceptions données en son manoir auxquelles se pressent le gratin local. Puis, la dégringolade. L’implication dans un trafic de drogue et dans un meurtre menace de le faire descendre de son piédestal. Ces accusations se révèlent parfaitement infondées ? Peu importe. On ne prête qu’aux riches. Robert Evans finit par plus ou moins rebondir. Pas très longtemps, pourtant : Cotton Club (1984), de Francis Ford Coppola, est un désastre artistique et financier. La faute au metteur en scène, qui a clairement saboté le film de son protecteur de jadis. The Two Jakes (1990), la suite de Chinatown, est un autre naufrage. Le seul qui lui demeure fidèle ? Jack Nicholson. Mais lui a été lancé par un autre producteur de légende, Roger Corman, le roi de la série B. Corman était pour lui comme un père. Il connaît la dureté de son métier ; lequel le rend un jour riche et l’autre pauvre. D’où on indéfectible fidélité à Robert Evans, autre producteur devenu un véritable frère.

Nos producteurs toujours en panne de reconnaissance…

En France, les frasques en moins, nos producteurs demeurent eux aussi les soldats inconnus de notre cinéma et paraissent encore moins bien lotis que leurs collègues américains. En 2008, Christian Fechner, producteur historique des Charlots et de films aussi emblématiques que Les enfants du marais (1999) ou L’Aile ou la cuisse (1976), confiait à l’auteur de ces lignes : « C’est une exception culturelle assez française voulant que sur un tournage, le metteur en scène soit une sorte de dictateur légal tandis que le producteur ne serait seulement bon qu’à signer des chèques. Alors que tout producteur digne de ce nom est un chef d’orchestre, chargé de faire en sorte que plusieurs dizaines de corps de métiers puissent travailler en bonne harmonie sur un tournage. Et qui doit également s’assurer que le film fini soit à la hauteur du scénario de départ. C’est un métier souffrant d’une assez vilaine réputation, nonobstant, les mêmes qui se prosternent devant l’âge d’or d’Hollywood oublient souvent que ce sont des producteurs, parfois aigrefins et tyrans, qui ont donné ses lettres de noblesse au Septième art. »

Si Christian Fechner était un producteur indépendant, son collègue Alain Poiré était un homme plus puissant encore, puisque producteur historique de la Gaumont. De 1942 à 2001, il aura financé plus de trois cents films, Des Tontons flingueurs (1963) au Dîner de cons (1998). Les cinéastes qu’il a produits sont tous devenus célèbres, mais pas lui. Même son fils, Jean-Marie, est plus connu, ayant réalisé, entre autres succès, Le Père Noël est une ordure (1982) et Les Visiteurs (1993). Idem pour les frères Seydoux, Jérôme et Nicolas, l’un dirigeant le studio Pathé et l’autre le studio Gaumont. À eux deux, ils ont la main mise sur une large partie du cinéma français, mais qui les connaît ? Personne, au contraire de l’actrice Léa Seydoux, petite-fille de Jérôme et petite-nièce de Nicolas.

Yves Robert et Marin Karmitz, autres producteurs encore moins reconnus…

Celui qui a peut-être résolu l’infernale équation demeure Yves Robert, qui produisait les films qu’il réalisait. Ainsi, Yves ne pouvait s’en prendre qu’à Robert pour des scénarios pas assez aboutis ou des dépassements de budget. Voilà qui semble lui avoir plutôt réussi, à en juger de ces films devenus partie intégrante de notre patrimoine culturel : Le Grand blond avec une chaussure noire (1972) Un Éléphant ça trompe énormément (1976), Nous irons tous au paradis (1977), La Gloire de mon père (1990), Le Château de ma mère (1990) et Le Bal des casse-pieds (1991), voilà qui n’est pas rien.

Yves Robert avait la réputation d’être plus ou moins communiste ; mais à la tête de La Guéville, société de production fondée avec l’actrice Danièle Delorme, son épouse, il avait aussi celle de savoir compter. Idem pour l’un de ses autres confrères, Marin Karmitz, lui aussi producteur indépendant, mais œuvrant dans ce cinéma donné pour être plus « exigeant » que « grand public ». Ainsi, cet ancien de la Gauche prolétarienne ne se sentait tout d’un coup plus maoïste du tout, dès lors qu’il s’agit de ne pas faire banqueroute à cause d’un réalisateur fantasque, d’un scénariste ingérable ou d’une actrice capricieuse. Encore un autre destin, bien loin de celui d’un Robert Evans, retracé dans une passionnante biographie, Marin Karmitz (Flammarion), mais qui nous apprend qu’un sou, fût-il de droite ou de gauche, demeure un sou. Et sans sous, pas de cinéma.

Il était tout, hormis farfelu, que ces choses-là soient enfin rappelées, en attendant que ces soutiers du cinéma soient enfin reconnus pour ce qu’ils sont : des artistes à leur façon.

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Nicolas Gauthier
Journaliste à BV, écrivain

Vos commentaires

18 commentaires

  1. Excellent article, comme c’est très souvent la cas ( je ne les ai pas tous lus ). Je connais les noms de certains producteurs cités. Corman bien sûr et d’autres. Je partage cette idée de réhabilitation. Un certain cinéma manque aujourd’hui ( pour certains en tous cas ). Il y a aussi les producteurs de films ? ( le mot m’échappe pour un certain cinéma US ). Un passionné a écrit un livre sur des producteurs et ce cinéma là ( qu’on n’appelle pas série B ). Excellents films également ( assez courts ). Quant aux réalisateurs, beaucoup nous manquent… Claude Sautet, Lautner, Verneuil, Chabrol, Corneau et tant d’autres…

  2. Autrefois, il y avait des noms de metteurs en scène bien connus. Si un film étqit de Chabrol, on savait qu’il ne ressemblerait pas à un film de Claude Lelouch ou de Claude Sautet. Aujourd’hui de plus en plus d’acteurs se mettent à la réalisation, mais il y a également des noms de rélaisateurs qui ne se répètent pas, donc qui restent inconnus. D’où je me demande comment tous ces inconnus qui se lancent, trouvent des producteurs. J’aimerais avoir l’avis de l’auteur de cet article sur le sujet, et pourquoi pas celui d’autres lecteurs.

  3. Yves Robert, réalisateur et producteur: vous avez oublié le film  » Les copains  » (1965), tiré du livre éponyme de Jules Romains (1913), musique de Georges Brassens: le prêche de Philippe Noiret, costumé en dominicain, dans l’église St Jean d’Ambert, est un archétype de mise en scène et de jeu théâtral.

  4. Dans les grandes années d’Hollywood les producteurs avaient organisé entre eux un système de harcèlement sexuel systématique sur les jeunes actrices. Elles devaient toutes se laisser violer par eux si elles voulaient travailler ! So romantic isn’it ? So artistic !

    • Si le système était aussi répandu, comme vous le prétendez , alors pourquoi les principales intéressées se lassaient elles bruler comme les mouches sur une ampoule ?
      Je ne crois pas que ces actrices étaient aussi naïves ou ingénues que vous le laisser entendre.
      Il était bon auparavant de confondre les personnages et leur rôles au cinéma.
      Que ce soient Marylin Monroe ou Brigitte Bardot , elles étaient loin d’être des idiotes .

      • Je ne sais plus quelle star américaine a dit « je me suis assise sur plus de genoux qu’une serviette de restaurant »…

    • Oui mais, qui les faisaient travailler sinon le producteur?
      Un producteur gagnait beaucoup plus d’argent que les réalisateurs ou acteurs quand le film marchait mais en perdaient d’autant quand ils faisaient un bide.
      Et il est normal que le producteur rentre de l’argent pour ne serait ce que produire le prochain projet de film d’un metteur en scène et les acteurs que celui ci voudra imposer .
      Je suis d’autant plus d’accord avec monsieur Gauthier pour dire que le producteur n’est pas pour rien dans le succès d’un film ou spectacle , il est souvent le premier auquel on soumet le scénario pour qu’il puisse en établir la faisabilité et le coût !
      ET son métier fait appel à des compétences multiples aussi bien artistique, financières , humaines et entrepreneuriales pour permettre que tout cela tienne la route.
      Il est rare qu’un fin connaisseur et critique de cinéma comme monsieur Gauthier se penche sur le cas des producteurs , mais si on y regarde plus près l’un juge de ce que l’entreprise de l’autre a produit et ils sont très liés dans le sens où le critique , juge non pas celui qui a produit le film mais bien la qualité du film , et parfois il rend justice au producteur de ce que les autres ont fait de l’argent que celui ci a engagé. Dans les deux sens parce qu’ils sont les rares à démontrer que le film est raté malgré les sommes engagées par le producteur .
      Mais la gauche ne peut comprendre cela, elle ne prend jamais de risque avec l’argent public pas cher comme disait un certain président. C’est toujours gagnant , gagnant , sauf pour le contribuable qui finance malgré lui des navets grâce à l’exception culturelle .
      Sauf pour Yves Robert qui a été un communiste qui savait donc compter .

  5. Les artistes Français sont plus occupés a défendre l’extrême gauche et faire de l’anti RN plus que développer l’art en France, sans cela pas de contrat.

  6. Alain Delon se plaignait d’aiileurs de ne plus avoir de sénarios qui tiennent la route.. manque d’imagination ? de moyens ? manque de tout. Résultat les gens vont de moins en moins au cinéma quant àla TV c’est pire encore. Heureusement qu’il y a les vieux ; Gabin, Ventura, Blier etc etc

    • Dans les années 80,Delon et je ne sais plus quel metteur en scène, s’étaient rapprochés ,idéologiquement parlant en tout cas,du FN de Jean Marie Le Pen.Un crime impardonnable !

  7. Il faut supprimer toute aide publique au cinéma. Les acteurs et producteurs se gavent. Contrairement à ce qu’ils prétendent, les cinémas et productions italiennes, allemandes et anglaises se portent bien grâce aux chine pavé et font’d’excellents fils et séries. Il suffit de regarder les productions étrangères diffusées sur les chaines.

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