[EXPOSITION] John Singer Sargent, le plus français des peintres américains

Ce ne sont pas seulement les traits qu’il reproduit, mais également la personnalité, le cœur, l’âme de son sujet.
Madame X, Metropolitan Museum of Art, Public domain, via Wikimedia Commons
Madame X, Metropolitan Museum of Art, Public domain, via Wikimedia Commons

Décidément, le musée d’Orsay nous gâte en rassemblant les œuvres de John Singer Sargent (1856-1925), à juste titre tenu pour l’un des plus grands peintres américains. Le père, chirurgien ophtalmologue, et son épouse sont bouleversés par la mort de leur première fille, seulement âgée de deux ans. Comme le couple vient de toucher un petit héritage, ils décident de tout plaquer pour s’en aller voyager en Europe. C’est donc à Florence que Sargent voit le jour. Quatre enfants suivent, dont deux mourront tôt ; ce qui n’était pas rare à l’époque, même dans les familles de médecins.

Sa mère, décelant rapidement chez lui un don inné pour le dessin, l’encourage dans cette voie. Il prend ses premières leçons auprès du maître aquarelliste Carl Welsch. Il n’a que treize ans. Quatre ans plus tard, hormis sa langue maternelle, il parle parfaitement le français, l’allemand et l’italien. L’apprentissage se poursuit jusqu’en 1879. Il est alors l’un des élèves du maître Carolus-Duran, l’un des peintres les plus appréciés de la haute société française. Sargent en fait le portrait. Tout y est déjà : une maîtrise hors du commun de la composition et de la couleur. Mieux qu’un simple portraitiste, ce ne sont pas seulement les traits qu’il reproduit sur la toile, mais également la personnalité, le cœur, l’âme de son sujet. Il n’a que vingt-trois ans et l’écrivain Henry James, l’un de leurs amis communs, est obligé de constater que ce premier tableau « offre le spectacle un peu étrange d’un talent qui, au seuil de sa carrière, n’a déjà plus rien à apprendre ». Sa carrière est lancée.

Portraiturer à la fois les humbles et les puissants

Mais John Singer Sargent a plus d’un pinceau dans son sac. D’un côté, il multiplie les œuvres de commande – il faut bien vivre ; de l’autre, il profite de ses voyages en Orient, en Europe et dans les provinces de France pour peindre les humbles, les inconnus. Ses pêcheuses d’huîtres à Cancale sont un modèle de naturalisme, ce qui ne l’empêche pas de les montrer dans toute leur grâce et leur dignité. Idem pour ses gitanes danseuses de flamenco : leurs déhanchés voluptueux, les gestes hypnotisants de leurs bras et mains en mouvements sont un enchantement relevant du jamais-vu. Fréquentant ses pairs impressionnistes, dont Claude Monet, il tâte aussi du paysage, art dans lequel il excelle aussitôt. S’il est rapidement célébré par les critiques français, leurs homologues anglais tardent à suivre le mouvement, avant de finalement l’adopter. Sa célébrité ne tarde pas à travers l’Atlantique, là où il peindra les portraits de deux présidents, Theodore Roosevelt et Woodrow Wilson. Entre autres célébrités, il couche également sur toile ceux du milliardaire John D. Rockefeller, de l’écrivain Robert Louis Stevenson et du sculpteur Auguste Rodin.

En route pour la pêche (Setting Out to Fish)
John Singer Sargent, Public domain, via Wikimedia Commons

Le scandale du portrait de Madame X

Ironie du sort, son œuvre la plus célèbre sera le portrait d’une anonyme, Madame X, pseudonyme derrière lequel se dissimule une certaine Virginie Amélie Avegno, célèbre beauté parisienne d’origine américaine, à la fois belle et riche, depuis son mariage avec le banquier Pierre Gautreau. Ce n’est donc pas par hasard que ce tableau fait l’affiche de cette splendide exposition du musée d’Orsay ; ne serait-ce qu’en raison du scandale qu’il suscita à l’époque.

De quoi s’agit-il ? D’un sublime portrait en pied. Madame X est vêtue d’une robe noire, largement échancrée sur sa poitrine. L’une des bretelles du vêtement a glissé de son épaule droite. Un homme la lui aurait-il descendue en un début de transport amoureux ? Peut-être est-ce elle qui l’aurait sciemment fait glisser, à moins qu’elle n’ait dégringolé toute seule, à l’insu de son plein gré ? Pour tout arranger, il n’y a pas vraiment eu de « consentement », tel qu’on dirait aujourd’hui, pour ce tableau. Il ne s’agit pas véritablement d’une commande, mais plutôt d’une supplique de l’artiste vis-à-vis de son sujet. Toujours est-il que l’émoi est à son comble, en 1884, lorsque le tableau est exposé à Paris, au Salon des artistes français – comme quoi la France est devenue la patrie d’adoption de John Singer Sargent. L’œuvre est jugée « indécente », tandis que la mère de Virginie Gautreau s’insurge : « Ma fille est déshonorée. »

La reconnaissance posthume d’Andy Warhol

Histoire de calmer les esprits, Sargent repeint illico la bretelle à sa place et rebaptise son tableau, qui devient donc Portrait de Madame X. Au-delà de la polémique, c’est un chef-d’œuvre unanimement salué aujourd’hui et dont l’auteur assure : « Je suppose que c’est la meilleure chose que j’ai faite. » Puis, l’homme, après avoir été un indéniable novateur, perd peu à peu la faveur des critiques d’art. L’heure est au fauvisme, au cubisme. On le tient désormais pour un artiste « classique » ; ce qui n’est alors pas tout à fait un compliment. Peu importe, son œuvre lui a survécu.

En 1986, un autre célèbre artiste d’origine américaine, Andy Warhol, allait jusqu’à affirmer : « John Singer rendait chacun séduisant, plus grand, plus mince. Mais tous avaient du caractère, chacun d’entre eux avait un caractère différent. » C’est précisément le don qu’avait ce peintre hors du commun, consistant à révéler la personnalité de chacun tout en la magnifiant.

PS : comme c’est Noël avant le 25 décembre, profitez de votre visite au musée d’Orsay pour aller voir l’exposition consacrée à Paul Troubetzkoy (1868-1938), sculpteur russe dont l’œuvre n’est pas sans rappeler celle de John Singer Sargent, ayant lui aussi façonné le portrait des plus illustres de ses contemporains, tels Léon Tolstoï ou George Bernard Shaw.

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Nicolas Gauthier
Journaliste à BV, écrivain

Vos commentaires

9 commentaires

  1. L’Art est difficile et la critique est aisée… En réponse à certains commentaires. Aux seuls deux tableaux représentés ici on mesure la virtuosité et le talent de ce peintre. Le portrait appartient au genre le plus classique tandis que la scène de bord de mer et pêche à Cancale est « naturaliste ». Le peintre avait donc la faculté d’interpréter selon ses modèles ou la nature, en restant fidèle au sujet ou en donnant à son pinceau davantage de liberté. J’adore l’impressionnisme mais je trouve que depuis leur reconnaissance les peintres les plus classiques souffrent d’un certain mépris et je suis rassurée de constater qu’il y a un retour en grâce pour eux. Provinciale je ne pourrai, hélas, me rendre au Musée d’Orsay, mais j’essaierai de trouver le catalogue de l’exposition. Merci pour cette alerte, en tous cas.

  2. Je n’ai pas envie d’avoir cette peinture chez moi. Par contre, une peinture d’Angèle, pas genre carré blanc sur fond blanc ou genre femme à trois yeux, ce serait à estimer.

    • Monsieur J.BOBO…Plus précisément, ça veut dire quoi exactement…ce commentaire désobligeant…?? Moi j’aime, je suis peut etre ou meme certainement un beauf , mais j’en suis fier… Cordialement votre.

  3. Les œuvres de Sargent au musée américain de Blerancourt en Picardie. Mémoire aussi de l’arrivée (tardive?) des Américains lors de la Grande Guerre. Mais les peintres américains comme Sargent venaient bien après nos impressionnistes. Il faut se souvenir que « le déjeuner sur l’herbe » créa un scandale. La pruderie officielle de l’époque prête à sourire. Une bretelle glissée voluptueusement d’une épaule féminine où une cheville découverte paradisaient l’enfer… qui est pavé de gauloiseries. A l’époque de Sargent, qui n’est jamais qu’un post impressionniste, la France donnait le ton et la couleur.

  4. J’ai beau de chercher, je ne vois pas ce qu’il y a de scandaleux dans le portrait de Madame X, pas même sur l’épaule droite,

  5. Je ne partage pas l’engouement actuel pour cet artiste.
    Pour la majorité des tableaux exposés, on a l’impression de voir des peintures d’un élève peintre en cours d’étude. Pas convaincu du tout !

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