18 septembre 1898 : la France et l’Angleterre risquent une guerre pour Fachoda

À Fachoda, céder, c’est humilier la nation ; résister, c’est risquer un conflit majeur.
@Wikimedia commons
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À la fin du XIXe siècle, le continent africain devient le théâtre d’un affrontement implacable entre les grandes puissances européennes. Depuis la conférence de Berlin de 1885, les règles de la conquête coloniale ont été fixées, mais certaines ambitions demeurent inarrêtables. La France et la Grande-Bretagne, deux empires coloniaux majeurs, s’engagent alors dans une course effrénée à la domination territoriale en Afrique. Leurs projets d’expansion se croisent en un point reculé du Haut-Nil, à Fachoda, un village perdu au cœur du Soudan. Là, le 18 septembre 1898, deux expéditions se rencontrent et leur affrontement, sans bataille mais chargé d’une tension extrême, marque l’un des épisodes les plus emblématiques de la ruée vers l’Afrique.

Ambitions coloniales

Depuis plusieurs décennies, la France et la Grande-Bretagne poursuivent des rêves impériaux rivaux. Pour Paris, l’objectif est de relier ses possessions africaines de l’Atlantique à la mer Rouge : un grand axe est-ouest, de Dakar à Djibouti. Pour Londres, le projet est inverse : unir le nord au sud, du Caire au Cap. Cette différence de trajectoire géopolitique rendait la confrontation presque inévitable.

La France, affaiblie en Europe après la défaite de 1870, voit dans l’expansion coloniale un moyen de revanche symbolique et de consolidation de sa puissance. Le gouvernement envoie alors l’expédition Marchand, partie d’Afrique équatoriale pour atteindre le Nil. Après des mois de marche à travers marécages, forêts et déserts, le commandant Marchand et ses 250 tirailleurs sénégalais arrivent à Fachoda le 10 juillet 1898. Épuisés mais victorieux, ils hissent le drapeau tricolore, affirmant avec éclat la volonté française de s’ancrer sur le Nil.

Le face-à-face

Cependant, au même moment, les Britanniques progressent depuis l’Égypte. Le général Kitchener vient de remporter une éclatante victoire sur des insurgés soudanais, assurant la reconquête du pays au profit de Londres. Lorsqu’il apprend la présence d’un détachement français à Fachoda, il décide de s’y rendre immédiatement avec ses 20.000 soldats pour y affirmer l’autorité britannique.

Le 18 septembre 1898, Kitchener et Marchand se retrouvent ainsi face à face dans ce village perdu du Haut-Nil. La scène est digne d’un roman historique : d’un côté, un officier français entouré d’une poignée de tirailleurs sénégalais exténués ; de l’autre, un général britannique fort de milliers d’hommes et auréolé de sa récente victoire. Aucun des deux ne veut céder. Kitchener exige le retrait de Marchand, qui s’entête à affirmer la souveraineté française. Pourtant, malgré la tension palpable, les deux officiers se gardent bien de provoquer le moindre incident qui pourrait dégénérer en guerre ouverte.

À Paris et à Londres, la nouvelle déclenche une tempête médiatique. La presse française défend Marchand et réclame la fermeté face à la perfide Albion. En Angleterre, c’est une véritable hystérie nationaliste qui s’empare également de l’opinion. Les gouvernements sont alors placés devant un dilemme cruel : céder, c’est humilier la nation ; résister, c’est risquer une guerre majeure.

La mémoire de Fachoda

Finalement, la raison d’État l’emporte. En France, le gouvernement de Brisson comprend qu’il est impossible d’affronter l’Empire britannique. La marine française est inférieure, le peuple français est divisée par l’affaire Dreyfus et le risque d’un conflit global serait catastrophique. Début novembre 1898, le commandant Marchand, qui gagnera le surnom de « héros de Fachoda », reçoit ainsi l’ordre de se retirer, d’abandonne les lieux et de quitter le Haut-Nil. Ce retrait, perçu comme une humiliation, provoque des cris d’indignation dans la presse française. Le quotidien La Croix écrit alors avec amertume : « À quoi bon armer, défendre, orner avec des canaux, des chemins de fer, des palais les colonies qui, en cas de différend, tomberaient sans combat, comme des fruits mûrs, au panier de l’Angleterre ? »

Cependant, en mars 1899, une convention est signée entre Paris et Londres. La France, si elle veut un jour prendre sa revanche sur l’Allemagne, ne peut se permettre de se créer un nouvel ennemi. Elle accepte donc de reconnaître la suprématie britannique sur le Soudan, tandis que ses propres droits sont confirmés en Afrique équatoriale. Cet accord, même déséquilibré, marque ainsi la fin des rivalités. À plus long terme, il prépare également le terrain à l’Entente cordiale de 1904, qui scellera le rapprochement entre deux nations qui auraient pu s’entretuer en Afrique mais qui combattront côte à côte en Europe, dix ans plus tard, contre l’Allemagne. D’une querelle coloniale est peut-être née une union stratégique.

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Eric de Mascureau
Chroniqueur à BV, licence d'histoire-patrimoine, master d'histoire de l'art

Vos commentaires

4 commentaires

  1. L’ennemi c’était l’Allemagne. Il fallait préserver le lien avec le Royaume Uni qui a été un allié efficace (mais pas facile) depuis lors.

  2. En 2025 sous macron. On pourrait presque écrire la mele chose..

    « À quoi bon armer, défendre, orner avec des canaux, des chemins de fer, des palais les colonies qui, en cas de différend, tomberaient sans combat, comme des fruits mûrs, au panier de l’Angleterre ? »

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