La France renonce à garder la Pascaline, la « cathédrale de l’intelligence »

Laisser partir cette machine, l'ancêtre du calcul informatisé, serait une aberration. Une de plus.
pascaline
Mirko Tobias Schaefer, CC BY-SA 2.0 , via Wikimedia Commons

C’est avec une vive émotion que le monde scientifique et culturel français a appris que l’une des rares machines conçues par Blaise Pascal, la légendaire Pascaline, allait être mise aux enchères, avec la possibilité de quitter le territoire français. Cette nouvelle a provoqué l’indignation, face à l’absence d’action de la part de l’État qui laisse ainsi un morceau de notre patrimoine, né en Normandie dans l’esprit d’un génie français, être vendu comme une simple marchandise et partir à l’étranger alors qu’il incarne l’une des fondations de notre histoire scientifique. À l’heure où l’on proclame sans relâche l’importance de préserver notre identité et de transmettre un patrimoine intact aux générations futures, laisser cette machine s’éloigner du sol français reviendrait à un véritable suicide culturel.

Une mise aux enchères contestée

L’annonce de la vente de l’un des exemplaires de la Pascaline a déclenché une véritable alerte. Près de 320 universitaires et scientifiques de renom, comme Barbara Cassin, membre de l’Académie française, Jean-François Le Gall et Serge Abiteboul, membres de l’Académie des sciences, ou encore Nicolas Brisebarre, directeur de recherche au CNRS, ont exprimé leur inquiétude dans une tribune à propos de l’autorisation de sortie du territoire accordée à cette machine. En effet, cet exemplaire, dont la mise à prix se situe entre 2 et 3 millions d’euros, sera vendu aux enchères à Paris le 19 novembre par la maison Christie’s. La machine apparaît sur leur catalogue et a déjà été exposée à Paris, mais aussi à New York et à Hong Kong, ville où elle pourrait partir sans aucune garantie de retour, comme le rappellent les signataires.

Cette perspective est d’autant plus préoccupante que sur la vingtaine d’exemplaires construits par Pascal, seuls neufs sont aujourd’hui préservés dans le monde. Cinq d’entre eux sont conservés au musée des Arts et Métiers de Paris et au muséum Henri-Lecoq à Clermont-Ferrand. L’exemplaire bientôt mis en vente bénéficie toutefois d’une particularité unique : il s’agit du seul modèle conçu pour l’arpentage, permettant de convertir directement des mesures de terrain, ce qui lui confère une valeur scientifique et historique absolument unique.

Les scientifiques dénoncent la position de l’État, qui a accepté la délivrance d’un certificat d’exportation et, donc, renoncé, comme dans le cas du Désespéré de Courbet, au classement de la Pascaline comme « trésor national », une mesure qui empêcherait toute sortie du territoire et permettrait à des institutions publiques ou à des mécènes de se mobiliser pour l’acquérir. Ils s’insurgent même en déclarant qu’il s’agit d’une insulte faite à la mémoire de Pascal : « Quelle ahurissante bévue ! Quel triste aveu de désintérêt envers notre patrimoine scientifique ! Quelle incompréhension à propos de Pascal, ingénieur, mathématicien, philosophe, écrivain, personnalité à nulle autre pareille, dont on a fêté en 2023 le quatrième centenaire de la naissance ! »

La Pascaline, l'origine de l'informatique moderne

L’histoire de la Pascaline commence en 1642, quand Blaise Pascal, âgé d’à peine 19 ans, conçoit une machine destinée à alléger la charge de calcul de son père, Étienne Pascal, alors président de la Cour des aides de Normandie, chargé de percevoir les impôts.

Grâce à un mécanisme de roues crantées ingénieux, elle permettait d’additionner et de soustraire directement et, par répétition, de réaliser des multiplications et divisions, ce qui était à l’époque une véritable révolution. Le privilège royal accordé en 1649 par Louis XIV à Pascal lui donnait l’exclusivité de construction de machines à calculer en France, preuve que l’État avait déjà compris l’importance de cette invention et la nécessité d’en faire une exclusivité française.

En effet, la Pascaline n’était pas, alors, un simple objet expérimental. Elle représentait une avancée considérable dans l’histoire du calcul, un progrès immense dans un monde où les opérations arithmétiques reposaient sur le seul esprit humain, plus lent et sujet à erreur. Avec cette invention, Pascal inaugurait une idée qui allait façonner les siècles à venir : l’automatisation du calcul. La Pascaline est ainsi reconnue par les signataires de la tribune comme « à l’origine de l’informatique moderne ». Elle incarne une invention fondatrice qui « fit de la France le berceau de l’aventure des calculateurs » et demeure « un des principaux fleurons du patrimoine intellectuel et technique français ». Avec ses autres sœurs construites par Pascal, elle représente ces machines d’exception que les spécialistes qualifient de « cathédrales de l’intelligence ».

Perdre cet appareil reviendrait à admettre que la France se détourne de son propre passé, de ses inventions qui ont façonné l’avenir et qu’elle accepte de réduire à de simples objets auxquels on attribue un prix. Certaines créations sont au-delà de leur valeur marchande : elles dépassent l’individu, elles incarnent l’identité d’une nation. Ne pas se battre pour préserver et garder son patrimoine est révélateur d'un laisser-aller.

Cet article a été mis à jour pour la dernière fois le 21/11/2025 à 11:33.

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Eric de Mascureau
Chroniqueur à BV, licence d'histoire-patrimoine, master d'histoire de l'art

Vos commentaires

80 commentaires

  1. Il est pour moi tout à fait évident qu’une Pascaline vaut plus que tous les joyaux de la couronne réunis… Qu’ils soient ceux d’une impératrice Trucmuche ou ceux du roi Bidule…
    Ceci dit je crois avoir compris que la machine en vente actuellement n’est pas la seule et que d’autres Pascalines se trouvent encore sur le territoire français.
    Quant à dire que la Pascaline fut la première machine conçue pour soulager l’esprit humain du calcul ce n’est pas complètement vrai puisque l’abaque existait en Chine depuis presque 1500 ans, et qu’elle est la première forme de calculette. Très efficace, d’ailleurs !

  2. Une machine conçue pour servir au calcul de l’impôt, devrait être élevée au rang d’emblème national dans le pays où taxes et impôts, poussent plus vite que le chiendent.

  3. Il y a quelques jours on apprenait que Macron « débloquait » une aide de 1.5 milliard d’euros pour le développement de la région des Grands Lacs en RDC …. Quand on vient de lire ce qu’écrit Eric de Mascureau, on est pris d’une rage et d’une colère indicible. Goethe379 dit criminel, il a mille fois raison. C’est un crime contre la Culture Française et donc contre la France venant d’un pauvre type incapable d’en mesurer et encore moins d’en valoriser le génie. Ce pauvre type ne mérite que notre mépris et notre dégoût. Comment les Français ont ils pu le réélire, je ne le comprendrai jamais.

  4. La ministre de la culture aurait déjà dû protéger cet accessoire de calcul fabriqué par Blaise Pascal, en le décrétant bien national.
    Mais l’ex-future maire de Paris, après avoir gâché son avenir en devenant macroniste par « comput » personnel, trahie par ses nouveaux amis, a d’autres préoccupations.
    Quand « l’état français » laisse partir à l’étranger ses meilleures entreprises, laisse acheter par l’étranger ses centaines de fleurons de l’alimentaire, de l’industrie nucléaire, de l’armement aussi… qu’il laisse brûler Notre Dame de Paris et des centaines d’églises, qu’il laisse piller notre patrimoine et VOLER les joyaux de l’empire napoléonien, – pourtant classés au patrimoine national, il peut bien laisser dérober la calculette de Pascal.
    Il faut cependant relativiser l’importance technologique de cet appareil mécanique.
    La calculette arithmétique de B Pascal n’a jamais fonctionné. Cette première « machine à calculer » mécanique n’a connu qu’un exemplaire.
    NB: « L’informatique » est un mot très récent, qui désigne non plus les quatre opérations mais l’usage de programmes très complexes -on parle « d’algorithmes »- qui permettent aux ordinateurs de TRAITER des DONNÉES .
    Pour mémoire, le non lui-même d’ORDINATEUR, exprime qu’il s’agit « d’ordonner des informations » et non plus de « calculer ». Pour cela les anglophones disent « Computeur ». Le nom « d’ordinateur a été proposé en 1955 par l’académicien jacques Perret à la demande du PDG d’IBM-France.
    « Cher Monsieur, écrivait Jacques Perret, que diriez-vous d’ordinateur » ?

  5. Allons « 2 et 3 millions d’euros », cela permettra de donner des armes au chéri de manu, de s’acheter un peu de farine (pardon de mouchoirs), de changer encore une fois la moquette dans la chambre de brigitte, de payer quelques homards de plus lors de repas intimes, et j’en passe.

    Je me demande comment on pourrait faire pour empêcher de voir tout ce qui fait l’histoire de la France parte à l’étranger ou part parfois en fumée à cause d’un mégot de cigarette, ou est cambrioler grâce à une nacelle mise là par hasard!
    Il va falloir que on aille chercher ceux qui pillent la France pour eux même et leurs copains!

  6. L’état ? Qui a déjà tant vendu et veut déplacer la tapisserie de Bayeux en Angleterre ? Ne comptez surtout pas sur lui !

  7. En quoi garder en France toutes les machines à calculer de Pascal permettrait il de mieux promouvoir Pascal et les débuts de l’intelligence artificielle en France ?
    Ce serait encore mieux si tous les exemplaires étaient réunis dans une même pièce ? Certains se plaingnent du manque d’exportations françaises , mais exporter une machine à calculer n’est pas un bon calcul ?

    • Vous avez raison. Il faut exporter ! Tout exporter. Tout ce qui peut l’être pour faire rayonner la France. Et pour combler les places libérées, pour s’enrichir de ce que les autres peuvent nous apporter, il faut importer. Tout importer. Tout ce qui peut l’être. Progrès, ouverture, diversité …. et créolisation. Certains grincheux pourraient même appeler ça un grand remplacement.

  8. Quand un Président se permet de dire qu’il n’y a pas de culture Française, il est alors compréhensible que les trésors de l’intelligence française soient ainsi abandonnés. Il est bien triste de constater que tout le génie Français que des Rois comme Louis XIV avaient su encourager soit aujourd’hui détruit par des usurpateurs.

  9. Quand un Président se permet de dire qu’il n’y a pas de culture Française, il est alors compréhensible que les trésors de l’intelligence française soit ainsi abandonnés. Il est bien triste de constater que tout le génie Français que des Rois comme Louis XIV avaient su encourager soit aujourd’hui détruit par des usurpateurs.

  10. nous sommes au pays de macron, la culture et le génie français n »existent pas, et il se charge de le vendre pour approuver ses dires, on ne compte pas les cadeaux fait à chaque visite à l’étranger pour donner des écrits unique sortis de la bibliothèque nationale, quand à madmae Dati où est elle, ne serait ce pas le moment qu’elle se bouge.

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