La mémoire du « père des sourds », l’abbé de L’Epée, en péril

Symbole de l’histoire des sourds et malentendants en France, cette statue porte le souvenir d’une figure oubliée.
Capture d'écran YT
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Depuis 1881, une imposante statue en bronze veille sur le parc de l’Institut national des jeunes sourds de Bordeaux, à Gradignan. Immortalisant l’abbé Charles-Michel de l’Épée, elle le représente penché avec bienveillance vers deux enfants sourds à qui il transmet son savoir. Cependant, jamais restaurée depuis sa création, cette œuvre monumentale souffre désormais de l’usure du temps. Consciente de l’importance symbolique et historique de ce monument, la Fondation du patrimoine a engagé une campagne de mobilisation, estimant que la préservation de ce buste s’inscrit « dans le respect de l'image de l'abbé de l'Épée auprès de la communauté sourde, et souligne l'importance de perpétuer sa mémoire auprès des jeunes générations ». Estimant ainsi que « sauver cet héritage est un devoir », elle a alors lancé une campagne d’appel aux dons afin de sauver le souvenir de cette figure presque oubliée de notre Histoire.

Le projet de restauration

La collecte de la Fondation du patrimoine vise à financer une restauration complète de la statue. Commandée en 1881 au sculpteur Louis Auvray pour l’Institut national des jeunes sourds de Bordeaux, à Gradignan, l’œuvre souffre aujourd’hui de plusieurs maux : plusieurs vis de fixation sont corrodées, les pièces de bronze moulées accusent les effets des dilatations dues à l'humidité, au gel ou encore à la chaleur, des fissures menacent également l’intégrité de la sculpture et le socle lui-même montre un enfoncement inquiétant.

 

 

La Fondation ambitionne alors de récolter 12.000 euros pour aider le monument du « père des sourds », comme le surnomme l’INJS de Bordeaux, à retrouver son éclat originel. La Fédération nationale des sourds de France a officiellement exprimé son soutien, saluant « cet engagement » et espérant que la visibilité de l’initiative permettra d’atteindre l’objectif fixé. Mais depuis le lancement de l’appel aux dons en juillet 2025, seulement 1.380 euros ont été versés à ce jour.

Prêtre et janséniste

Qui est donc ce mystérieux ecclésiastique qui demande tant de mobilisation ? Pour le savoir, il faut remonter à 1712, à la fin du règne de Louis XIV. Cette même année naît, le 24 novembre, à Versailles, Charles-Michel de l’Épée. Son père, Charles-François, greffier puis architecte des Bâtiments du roi, souhaite voir son fils prendre sa succession. Cependant, le jeune homme est destiné à une tout autre voie. Après des études de droit et de théologie, il devient prêtre en 1737, bien que ses opinions concernant le jansénisme aient retardé son ordination et compliquent ses relations avec les prélats de l’Église. Néanmoins, animé par un profond sens du service, il décide d’utiliser sa fortune pour venir en aide aux plus démunis.

Vers 1760, l’abbé de l’Épée est approché par la mère de deux jeunes jumelles sourdes vivant rue des Fossés-Saint-Victor, à Paris. Désemparée par la mort récente de leur précepteur, le père Vanin, elle sollicite humblement son aide afin que ses filles continuent à être instruites. Touché par sa détresse et refusant que les deux enfants puissent « mourir dans l’ignorance de leur religion », l’abbé accepte de les instruire malgré les difficultés que cela implique.

Il découvre alors que ses deux jeunes élèves arrivent à communiquer entre elles grâce à des gestes précis et qui leur sont propres. Il comprend alors qu’il est possible de parler avec elles avec ce langage. Il y voit également un moyen extraordinaire pour permettre à tant de sourds d’accéder à l‘éducation dans une France du XVIIIe siècle où être sourd vaut presque une mort sociale. Selon l’abbé, en son temps, « des parents se croyaient pour ainsi dire déshonorés d'avoir un enfant sourd et muet ».

L’Institut national des jeunes sourds

Cette découverte marque l’aube d’une ère nouvelle. Convaincu que les signes peuvent devenir un véritable outil d’enseignement, meilleur que toutes les autres méthodes appliquées auparavant, l’abbé entreprend d’institutionnaliser cet alphabet gestuel et de le transmettre au plus grand nombre. Sa maison parisienne se transforme ainsi peu à peu en un lieu d’apprentissage où affluent des enfants et des adolescents sourds, désireux de suivre sa méthode, bientôt connue sous le nom de signes méthodiques. Si cette dernière apparaît aujourd’hui imparfaite, notamment parce que l’abbé cherchait à calquer la langue des signes sur la structure complexe du français, elle n’en demeura pas moins un tournant décisif : elle ouvrit pour la première fois aux sourds un accès durable à l’instruction et contribua à améliorer leur statut au sein de la société.

Lorsque la mort vient emporter l’abbé de l’Épée, le 23 décembre 1789, son héritage ne disparaît pas avec lui. Au contraire, ses disciples fondent en 1791 l’Institut national des jeunes sourds de Paris, le premier établissement public gratuit pour sourds en France, poursuivant ainsi son œuvre. Son influence est même reconnue officiellement pendant la Révolution lorsqu’en 1791, un membre de l’Assemblée nationale demande que « le nom de l’abbé de l’Épée [soit] placé au rang de ceux des citoyens qui ont le mieux mérité de l’humanité et de la patrie ».

Ainsi, la campagne lancée par la Fondation du patrimoine pour restaurer la statue de l’abbé de l’Épée à Gradignan ne se contente pas de réparer un objet d’art : elle ravive un héritage humain et éducatif. Redonner toute sa splendeur à cette sculpture, c’est honorer cet homme d’Église qui consacra sa vie aux sourds, révéla à l’humanité la richesse d’un langage longtemps ignoré et posa les bases d’une institution qui s’étendit bientôt en France, avec la création de plusieurs établissements, puis bien au-delà, inspirant des écoles dans le monde entier.

Cet article a été mis à jour pour la dernière fois le 18/11/2025 à 22:01.

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Eric de Mascureau
Chroniqueur à BV, licence d'histoire-patrimoine, master d'histoire de l'art

Vos commentaires

5 commentaires

    • quel rapport ?… c’est bien d’avoir des convictions « politiques », mais pas d’être « politisé ». Surtout à ce niveau de bêtise….

  1. ministre de la culture encore en voyage au maroc , et la région aquitaine trouve des millions en veut tu en voilà pour des migrants et pas un euros pour sauver le patrimoine .aquitains (aines ) voter autrement

Commentaires fermés.

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