La première femme à faire le tour du monde bientôt honorée sur la tour Eiffel

Botaniste du XVIIIᵉ , Jeanne Barret était l'un de ces esprits déterminés à repousser les frontières de la connaissance.
Par Cristoforo Dall'Acqua — http://www.tahiti-infos.com/Jeanne-Baret-un-garcon-fut-la-1re-vahine-popa-a-a-Tahiti_a143451.html, Domaine public, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=56565756
Par Cristoforo Dall'Acqua — http://www.tahiti-infos.com/Jeanne-Baret-un-garcon-fut-la-1re-vahine-popa-a-a-Tahiti_a143451.html, Domaine public, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=56565756

Au cœur de Paris, la silhouette familière de la tour Eiffel s’apprête à s’orner de nouveaux noms, ceux de femmes dont les contributions à la science ont été jusqu’ici trop peu célébrées. Parmi ces figures historiques retenues pour figurer en lettres d’or sur la dame de fer, on trouve celui d’une certaine Jeanne Barret, une botaniste et exploratrice du XVIIIᵉ siècle, désormais reconnue non seulement comme la première femme à avoir accompli le tour du monde, mais également comme une pionnière de la science et de l’aventure humaines.

Un esprit passionné dans un corps de femme

Jeanne Barret naît le 27 juillet 1740 dans le petit village de La Commelle, au sein d’une famille paysanne modeste de Bourgogne. En 1762, elle fait une rencontre qui change à jamais son destin lorsqu’elle est engagée par le médecin et naturaliste Philibert Commerson comme assistante et gouvernante naturaliste. Jeanne l’aide alors dans son travail quotidien et acquiert à son contact de solides connaissances en botanique.

Leur proximité quotidienne finit alors par transformer leur relation professionnelle en une relation plus intime. La nature étant ce qu’elle est, Jeanne finit par tomber enceinte mais, malheureusement, perd son enfant lors de son déménagement à Paris, où elle suit Commerson. Dans la capitale, ce dernier fréquente les salons, où domine la philosophie des Lumières, et les cercles scientifiques où l’on débat et s’émerveille devant les richesses d’un monde encore largement inconnu. Dans ce contexte, une grande expédition maritime destinée à faire le tour du globe est en préparation. Louis-Antoine de Bougainville, commandant de cette aventure, recherche alors des astronomes, des naturalistes, des cartographes et des dessinateurs capables de répertorier et révéler les mystères situés au-delà des océans. Philibert Commerson ne souhaite pas manquer une telle occasion, et Jeanne encore moins.

Le travestissement, nécessaire à la survie

Cependant, à cette époque, une ordonnance royale de 1689 interdit formellement aux femmes d’embarquer sur les navires de la Marine royale. Pour participer à l’expédition, Jeanne Barret décide alors de se faire passer pour un homme. Elle coupe ses longs cheveux, bande sa poitrine, revêt de larges vêtements masculins capables de dissimuler ses formes et prend le nom de Jean Baré. Elle embarque enfin le 1er février 1767 sur L’Étoile en qualité de valet et d’assistant de Commerson.

Ce déguisement n’est alors en rien l’expression d’une volonté de changer d’identité ou de genre, ni une mode, ni une revendication telle que certains amoureux du progrès voudraient la comprendre aujourd’hui. Il s’agit tout simplement d’une nécessité vitale et pratique dans un environnement marin strictement masculin où la présence d’une femme est non seulement interdite, mais aussi perçue comme une menace pour l’ordre et la discipline à bord. La présence d’une femme pouvait réveiller les instincts primaires de marins privés de toute compagnie charnelle pendant des mois. Cette tension pouvait ainsi engendrer des désordres et des querelles entre les hommes, nourris par la jalousie envers celui qui aurait eu la chance de partager quelques instants avec l’unique Vénus à bord, devenue malgré elle le trésor le plus convoité des océans. De ces craintes naît la croyance selon laquelle une femme embarquée à bord d'un navire porterait malheur aux matelots, superstition largement répandue dans le monde maritime du XVIIIᵉ siècle.

Malgré ce risque durant cette circumnavigation, Jeanne Barret accomplit un travail considérable. Aux côtés de Commerson, elle découvre, collecte, classe et conserve des milliers de spécimens végétaux, dont le célèbre bougainvillier, nommé en l’honneur du commandant de l’expédition. Jeanne découvre également des territoires où très peu, voire aucun regard féminin européen, ne s’était encore posé, comme Montevideo, le redoutable détroit de Magellan ou encore Tahiti.

La fin du voyage

Au fil du voyage, cependant, les regards des marins s’attardent sur le corps de Jeanne. Malgré son subterfuge, certains doutent que ce « Jean Baré » soit réellement un homme. Pour donner le change, Jeanne ne se ménage pas. Bougainville note ainsi : « Comment reconnaître une femme dans cet infatigable Baré ? [...] [Elle avait] un courage et une force qui lui avaient mérité le surnom de "bête de somme". » Néanmoins, cette situation n’empêche pas les rumeurs de se multiplier à bord de L’Étoile jusqu’à leur escale à Tahiti, où la vérité éclate au grand jour à cause des indigènes : « À peine Baré eut mis pied à terre que les Tahitiens l’entourent, crient que c’est une femme et veulent lui faire les honneurs de l’île. »

Bougainville accepte alors de garder Jeanne à bord mais refuse de la ramener en France car il lui en coûterait, malgré son innocence, d’avoir toléré cette situation qui constitue un scandale majeur pour l'époque et pourrait jeter le discrédit sur toute l'expédition. Après de longs mois en mer, Jeanne et Commerson sont ainsi débarqués sur l’île Maurice, où ils vivent plusieurs années et poursuivent ensemble leurs travaux botaniques. Cependant, Philibert Commerson meurt en 1773, laissant Jeanne sans ressources et bloquée sur l’île. Son seul espoir réside alors dans un retour en France afin de faire reconnaître le testament de son compagnon, lui léguant une partie de ses biens.

En 1774, Jeanne épouse Jean Dubernat, un officier de marine, et en 1775, ils rentrent ensemble en France, permettant à Jeanne d’achever enfin son tour du monde entamé huit ans plus tôt. À son retour, elle parvient à faire reconnaître ses droits sur l’héritage de Commerson et Louis XVI lui accorde également une pension, en reconnaissance de ses services et de son travail ayant contribué à l’identification de près de 3.000 espèces végétales, consacrant ainsi son rôle dans l’histoire des sciences. Jeanne Barret se retire ensuite en Dordogne, dans le village de Saint-Antoine-de-Breuilh, où elle s’éteint le 5 août 1807.

Aujourd’hui, alors que son nom figure parmi les 72 femmes scientifiques appelées à rejoindre leurs pairs masculins gravés sur la tour Eiffel, l’histoire de Jeanne Barret rappelle que la science n’était pas l’apanage des hommes, mais celui de tous les esprits courageux, savants et déterminés à repousser les frontières de la connaissance.

Cet article a été mis à jour pour la dernière fois le 01/02/2026 à 11:58.

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Eric de Mascureau
Chroniqueur à BV, licence d'histoire-patrimoine, master d'histoire de l'art

Vos commentaires

12 commentaires

  1. L’idée n’est pas mauvaise.
    Mais quel est le coût de l’opération? La dette de Paris dépasse les 9 milliards ! alors est ce vraiment indispensable . Maintenant s’il n’y a que les parisiens qui payent !!!

  2. Encore un grand merci à BV et tout ses journalistes pour les articles de très grande qualité que quotidiennement vous nous offrez, et particulièrement ceux relatant des faits historiques

  3. Il faudrait aussi penser à Ségolène Royal, la première femme à avoir fait le tour des pôles depuis son fauteuil.

  4. La Bougainvillée, roman historique de Fanny Deschamps, publié dans les années 80, s’inspire largement de la vie de Jeanne Baré.

  5. Est-ce Anne Hidalgo, aux frais de l’Hôtel-de-Ville de Paris, donc aux frais des parisiens ?
    Ou alors de Brigitte Macron, aux frais de l’Élysée, donc des français ?
    S’agit-il de Ségolène Royal ? Ha non, ces derniers temps elle se limite à rendre visite à un ennemi de la France !
    Non, il s’agit de la botaniste Jeanne Barret, qui au XVIIIe, a fait plus pour la France, que les trois sus-citées (là normalement il y aurait un smiley avec un clin d’œil) !
    La France a bien changé !

  6. Extraordinaire épopée.
    Cette femme mériterait une rue.
    Louis XVI attaché aux sciences a été magnanime avec elle.

  7. On oublie trop facilement les femmes qui ont contribué a l’ancienne grandeur Française tout comme le fut Marie curie avec son compagnon Pierre Curie, pour ne parler que d’elle.

  8. Merci pour c’est éclairage sur la vie trépidante de cette Dame. Combien sont-elles ainsi dans l’ombre ? Ne dit on pas que derrière chaque homme se cache une femme ?

Commentaires fermés.

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