Labellisation des médias : même l’Union européenne n’avait pas osé

Quand on se penche sur le label « Journalism Trust Initiative », on voit d'emblée les limites de l'exercice.
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Jusqu’à ces derniers temps, la lutte contre la désinformation passait par le fact-checking, outil très imparfait, manipulable et contenant en germe la labellisation : Decodex (Le Monde) avait pendant un temps étiqueté les sites, ce qui l’avait fait soupçonner de s’improviser « agence de notation ». Mais c’est désormais la labellisation qui s’impose dans le débat public depuis qu’Emmanuel Macron en a fait l’éloge devant les lecteurs du groupe EBRA, le 28 novembre dernier.

EBRA, comme Est Bourgogne Rhône Alpes, est un groupe de presse régionale qui n’a pas été choisi au hasard par le président de la République, puisqu’il est déjà labellisé. Il porte l’estampille « Journalism Trust Initiative » (JTI). Macron y voit « un point important de qualité », « une déontologie, une méthodologie de travail ». Regardons-y de plus près. La certification JTI a été créée par Reporters sans frontières, organisme dont on peut légitimement douter de l’objectivité sur des sujets sensibles comme celui de CNews, comme nous l'expliquait hier Jean Kast. Parmi les autres médias français classés JTI, on trouve Radio France (dans son entier) et L’Humanité, ce qui paraît un peu gros. Mais aussi l’AFP, qui est par ailleurs partenaire du « Journalism Trust Initiative ». Être juge et partie n’a jamais fait une bonne déontologie.

L'AFP juge et partie de Journalism Trust Initiative. (Captures d'écran https://journalismtrustinitiative.org/)

 

Lors de ses déclarations, le président de la République a fait mention du rapport Bronner qui lui a été remis en 2022. La labellisation fait partie des recommandations de ce « spécialiste du sujet, un très grand sociologue » (c’est le Président qui parle). Nuancé, Bronner écrivait aussi que la désinformation est « un phénomène en grande partie licite et [qui] relève de la protection de la liberté d’expression au sein de nos démocraties. Nos recommandations ne visent donc pas à l’éradiquer, car ce n’est ni possible ni souhaitable. » Le rapport est sur le site de l'Élysée, mais Emmanuel Macron paraît avoir oublié ce passage qui tempère l’emballement autour d’une information qu’il faudrait hyper-contrôler.

 

Extrait du rapport Bronner sur la désinformation (p. 106), disponible sur le site de l'Elysée.

 

Le Président a, bien entendu, repoussé l’idée d’une certification par l’État, « parce que là, ça devient une dictature ». Hypocrisie. L’État n’a pas besoin de vérifier par lui-même les contenus. Il a l'Arcom, et des médias mainstream prêts à faire le boulot vertueux qui consiste à noter ses confrères ou, au moins, à encourager « une démarche volontaire et plurielle de labellisation » (selon les mots du rapport des États généraux de l’information, septembre 2024). Le service public ne pourrait-il pas s’en charger ? « On a des services publics parmi les plus solides d’Europe », a déclaré Macron, le 28 novembre, oubliant qu’il y a justement une commission parlementaire en cours qui se penche sur les faiblesses de cet audiovisuel public.

Des dérives étatiques pointées par le European Media Freedom Act

Au niveau européen, il ne semble pas que la tendance soit à la labellisation. Ce serait trop gros. On préfère multiplier les bonnes pratiques (dernier en date, le EU Strengthened Code of Practice). Ou monter des « commissions spéciales », comme celle que préside la macroniste Nathalie Loiseau et qui s’intitule pompeusement « Bouclier européen de la démocratie », « contre la manipulation de l’information et la désinformation ». Plus récemment a été mis en place le European Media Freedom Act, qui entend donner aux médias les conditions de pratiquer un journalisme de qualité.

Ce European Media Freedom Act relève que les médias les plus touchés par le manque de liberté sont ceux de service public avec le risque de « choix éditoriaux politisés », tandis que les médias privés pourraient être victimes d’abus de la part de l'État « en matière d'autorisation de diffusions ». Le texte cite la Pologne, la Hongrie, mais tout Français, en lisant cela, pense davantage aux dérives de France Télé, à la fermeture de C8, aux appels à fermer CNews. Rappelons qu’en matière de liberté de la presse, la France n’est pas en mesure de donner des leçons au monde entier. Elle n’est que 25e dans le classement établi par Reporters sans frontières. Ceux-là mêmes qui évaluent la liberté de la presse… aimeraient faire taire CNews. Là encore, comme pour la labellisation, le serpent se mord la queue.

 

Source: https://www.touteleurope.eu/societe/qu-est-ce-que-l-acte-europeen-sur-la-liberte-des-medias-european-media-freedom-act/

 

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Samuel Martin
Journaliste

Vos commentaires

29 commentaires

  1. Et qui donc sont les pays les plus en « rouge » sur votre carte ? Hongrie, Bulgarie, Pologne, Italie. Précisément ceux dirigés par des gouvernements de droite. Alors vos leçons…
    Par ailleurs sur le principe je ne vois pas en quoi combattre les fake news pose problème, à part bien sûr pour ceux qui les propagent…

  2. L’afp fait des fake news (exemple Élias qui donne son téléphone et prend un coup de machette, selon l’afp un coup de couteau pour ne pas avoir voulu donner son téléphone). France 2 avec complément d’enquête sur le faux reportage contre depardieu ou cnews, on en parle? Les exemples de fake news sont nombreux et variés pour l’audiovisuel public. Tout ce que le gouvernement trouve à faire c’est attaquer les médias Bolloré qui sont impartiales alors que dans sa maison, l’état est le pire des menteurs et le roi de la fake news. Les médias fonctionnaires et les médias de gauche ne font plus de l’information mais de la désinformation sans aucune pudeur.

  3. Une dictature, c’est quand je leur dis ce qu’ils doivent dire. Une labellisation, c’est quand les labellisés répètent ce qu’on leur a dit de dire. Ça a le goût de la dictature, mais ça ne s’appelle pas pareil !

  4. Déplorable appel à la censure, à la délation, à la collaboration, à la mouchardise, à la dictature en somme. Comme c’est laid !

  5. Censure et coercition à marche forcée et , aurons nous bientot aussi les :Les « bocca della verita » (bouche de la vérité) aussi appelées « bocca del leone » (bouche de lion) qui étaient des sortes de boîtes aux lettres à la disposition des délateurs qui étaient destinées à recevoir du temps de la République de Venise les dénonciations discrètes.c’est en Bonne voie je le crains

  6. Tous ces censeurs ont-ils peur des vérités qui peuvent être révélées sur leurs comptes ?
    Souvenez-vous de :
    _ « Tous vaccinés, tous protégés »
    _  » Vous n’aurez plus rien et vous serez heureux »

  7. Labelliser signifie : « Je n’ai pas confiance. Certains médias ne répondent pas à mes attentes. Selon moi, des journalistes sont inconvenants . Il faut les pointer du doigt » . Ce que la gauche ne reconnait pas. A l’opposé elle déclare « Nous sommes les meilleurs puisque reconnus par le pouvoir  » . Ce qui pour elle va de soi.

    On se demande naïvement pour quelles raisons Macron se mêle de cette affaire de labellisation alors que cela concerne une corporation, celle des journalistes. S’il n’est pas de ce Ministère de la vérité, il devrait laisser ce milieu faire sa tambouille comme il l’entend. Les français, contrairement à ce qu’il suppose, ne sont pas des idiots. ils savent trier le bon grain de l’ivraie. Une auto-régulation naturelle s’impose.

    Toujours est-il qu’l met en cause le professionnalisme des journalistes alors qu’il visait au départ les textes déposés par les internautes. Un imbroglio certain. Est-ce clair dans sa tête ?

  8. La presse en France sera libre le jour où elle ne sera plus subventionné par le pouvoir, selon le principe que l’on ne mords pas la main qui nourrit.

    • C’est l’évidence même. Mais il y a un hic : ce que vous nommez « subvention » équivaut davantage à « achat de votes ». Avec nos sous.

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