[LE GÉNIE FRANÇAIS] La machine à coudre, 30.000 ans après l’aiguille
Alors que l’invention de l’écriture daterait de 3.300 ans avant J.-C., celle de la roue de 3.500 ans et celle de l’agriculture de 10.000 ans, l’invention de l’aiguille remonterait à bien plus loin, dans la Préhistoire : 30.000 ans, voire 50.000 ans. Il s’agit, bien sûr, de l’aiguille à chas, sans doute fabriquée à partir d’os ou de bois, et qui est restée le même outil pendant quarante à cinquante millénaires. Ce qui montre que le premier souci des hommes, après celui de se nourrir, a été de se vêtir pour lutter contre le froid en cousant leurs vêtements. Jusqu’au XVIIIe siècle, tous les vêtements étaient cousus à la main, même ceux très élaborés de la Renaissance, où la couture devient un art à part entière.
Thimonnier, l’inventeur de la première machine à coudre
En 1755, Charles Fredrick Wiesenthal, un Allemand de Londres, invente une aiguille mécanique. En 1790, Thomas Saint, un menuisier anglais, dépose un premier brevet officiel pour une machine à coudre le cuir et la toile. Mais le projet reste sur le papier. Un certain Barthélémy Thimonnier (1793-1857), qui vit près de Lyon, arrête ses études pour devenir tailleur. En habillant ses clients, il se persuade de rendre son travail plus efficace en mécanisant la couture.
Il observe de près les ouvrières qui brodent et découvre le fameux point de chaînette à partir duquel il conçoit la toute première machine à coudre qui révolutionne le travail des tailleurs : plus rapide, plus régulier, moins fatigant. Il dépose un premier brevet en 1830. Sa machine en bois réalise deux cents points par minute et va six fois plus vite.

La première machine à coudre de Barthélemy Thimonnier (CC BY-SA) 3.0
Le premier atelier de confection du monde et ses 80 machines
Thimonnier s’associe à un ingénieur des mines qui se charge des dessins pour obtenir ce brevet et ouvrir le premier atelier mécanique de confection du monde. Il monte un atelier de 80 machines. Les commandes affluent - une quantité d’uniformes militaires, pour commencer.
Barthélémy voit enfin son travail récompensé. Il avait pensé à tout. Presque tout. Les ouvriers n’aiment pas cette invention. Dès 1831, ils voient en elle une concurrente dangereuse qui va prendre leur place. Du jour au lendemain, ils mettent l’atelier à sac et cassent toutes les machines : un drame qui se reproduira aux États-Unis.
Le malheureux ne se laisse pas décourager et décide d’améliorer son invention, puis dépose deux nouveaux brevets en 1845 et 1848. Mais ses prototypes sont livrés trop tard à l’Exposition universelle de 1851 à Londres. De malchance en malchance, il revend tous ses outils, après trente ans d’acharnement, et termine sa vie comme tailleur dans la misère sans savoir qu’au même moment, sa fabuleuse invention a été reprise aux États-Unis.
Singer et la stratégie du succès
1851. Deux Américains ont compris la puissance de l’idée de Thimonnier. Le premier, Elias Howe, développe une machine qui utilise deux fils, dont un provenant d’une canette : ce sera le point noué. Isaac Merritt Singer abandonne sa carrière de comédien à 38 ans pour se consacrer à l’invention. Il perfectionne à son tour le procédé et met au point la première machine à coudre qui sera commercialisée avec succès, puis devient le leader mondial de la machine à coudre « Singer ».
Il sera poursuivi en Justice par Elias Howe et devra partager ses bénéfices avec lui. Mais Singer applique surtout une stratégie commerciale redoutable en créant une machine domestique qui fait le bonheur de milliers de maîtresses de maison au lieu de faire peur aux ouvriers des usines.
Pierre Carmien, génial inventeur oublié
Un autre Français, Pierre Carmien, génial inventeur oublié, met au point à son tour sa machine à coudre. Avant cela, en 1848, il avait créé l’ancêtre de la machine à écrire qu’il avait baptisé « piano à écrire ». Cet engin n’intéresse aucune entreprise jusqu’à son retour d’Amérique sous le nom de writing machine. L’inventeur fécond est déjà sur autre chose. Il met au point la machine à coudre « à navette », fonctionnant au pied avec une pédale. Mais le brevet et le nom sont vendus à la famille Peugeot. À l’Exposition universelle de Paris, en 1878, la Légion d’honneur est attribuée à M. Benjamin Peugeot, constructeur officiel de la machine à coudre. Pierre Carmien est oublié. Cet inventeur a tant inventé qu’il mériterait un hommage à lui tout seul.
Ainsi, à partir de 1830 et jusqu’à aujourd’hui avec l’électronique et l’informatique, la machine à coudre n’a cessé de se moderniser et de passionner les inventeurs de mécanique, faisant de la couture et du textile une immense industrie. Entre France, États-Unis et Allemagne, on peut citer Kayser, qui a imaginé en 1871 un dispositif pour la couture en zig-zag ; Ward, qui a inventé en 1873 la machine à bras libre ; Michael Pfaff a ajouté un moteur en 1937, etc. Tous ces inventeurs l’avaient pressenti : la couture allait devenir industrielle et permettre une production de masse internationale.
Le prêt-à-porter détrône la machine à coudre domestique
Les années 1960 voient l'avènement du prêt-à-porter. Les jeunes filles passent pour un temps de la couturière aux boutiques et aux grands magasins. Et de nouveau, c’est le grand retour de la machine à coudre avec l'éclosion des loisirs créatifs. En 2014, l'émission Cousu Main, sur M6, animée par Cristina Córdula fait décoller et exploser les ventes d'un seul coup. Mais les dix grandes marques de machines à coudre vendues en France sont toutes étrangères. Pourtant, Paris demeure la capitale incontestée de la mode et de la haute couture depuis Louis XIV et ses grands bals.
De fil en aiguille pour aboutir à l’invention du cinéma
Qui l’eût cru ? Le mécanisme de la machine à coudre a permis celui d’une autre invention lumineuse : le cinématographe des frères… Lumière, en 1895. Alors que la machine à coudre assemble des tissus, le cinématographe fait naître des images animées. Les deux reposent d’ailleurs sur une mécanique et un mouvement proches par l’intermittence. De fil en aiguille, une grande invention peut en amener une autre.
Pour ne rien rater
Les plus lus du jour


































13 commentaires
Autres temps, autre moeurs. Le génie de la destruction a remplacé celui de la création.
Comment les précédentes générations, qui avaient la fierté de leur pays, ont-elles pu engendrer des enfants qui la rejettent ?
Merci pour votre article très intéressant
Si on avait les même génie dans les différents gouvernements qui se sont succédés depuis Charles De GAULLE, la FRANCE rayonnerait encore dans le monde
ça me rappelle cet ingénieur qui avait inventé la colle qui ne colle pas !!!!!! qui s’est fait rjeter de partout…..et qui a donné : le post-it
les inventeurs vont plus vite que le modernisme lui-même parce que le modernisme n’est conçu et ne tire son existence que de son application en masse
personne ne rfléchit à l’application de ces inventions mais quand, arrivé à un certain » modernisme » on regarde ce qui pourrait l’améliorer
je ne sais qui a dit celà : ‘ce n’est pas en améliuorant la bougie qu’on a découvert l’électricté » ; tout est dit
1831 , les premiers casseurs ?
Merci de cette évocation.
Je ne peux m’empêcher de penser à la géniale couturière de Marie-Antoinette : Rose Bertin
Fabuleuse découverte
Puis avec l’OMC (fin de l’accord multi-fibres) tout partit en Chine. Jamais les Français ne furent invités à voter démocratiquement l’OMC …Vive Trump !
Comme toutes les inventions, certains qui refusaient le progrès et l’apprentissage de nouvelles techniques cassèrent les premières machines.
Rien n’a changé, c’est même pire, on a les écologistes qui de la casse de tout progrès, s’en sont fait une idéologie et un métier.
Vous avez oublié de citer les machines « strobel » !
Et PFAFF. J’en ai une chez moi. Maman était couturière.
Vous écrivez qu’ : » un autre Français, Pierre Carmien, génial inventeur oublié … en 1848, avait créé l’ancêtre de la machine à écrire qu’il avait baptisé « piano à écrire ». Cet engin n’intéresse aucune entreprise jusqu’à son retour d’Amérique sous le nom de writing machine. » C’est vraisemblablement la source du brevet déposé deux décennies après , en 1868 , par Christopher Latham Sholes , brevet revendu 12.000 $ en 1873 à la firme Remington , qui commercialisera en 1874 la première machine à clavier QWERTY , francisé en clavier AZERTY . C’est ce clavier » modèle Napoléon III » qui équipe encore aujourd’hui tous les ordinateurs , téléphones et tablettes . En 1966 , un ingénieur français a breveté un clavier ergonomique , infiniment plus performant , mais tombé dans l’oubli . Si on l’avait écouté , toute l’informatique mondiale serait française .
Eschyle 49, Trop ou pas assez ? Qui est donc cet ingénieur qui a breveté ce fameux clavier électronique en 1966 ?