Le stylo Bic fête ses 60 ans : mais qui était le baron Bich ?
Il y a soixante ans, le 3 septembre 1965 pour être plus précis, un drôle d’objet s’invite à l’école, le stylo Bic, signant ainsi la fin de toute une époque ; celle des encriers et des stylos-plume. En 1973, le philosophe Roland Barthes entre dans la danse, à l’occasion d’une virulente tribune publiée dans Le Monde, stigmatisant le « style Bic, de la pisse-copie ».
Il est un fait que l’objet en question n’est guère joli. Logique, il est pratique. Et l’on sait bien qu’à chaque fois qu’il nous est assuré qu’une innovation est annoncée comme « plus pratique », la beauté n’est que rarement au rendez-vous. Ce qui vaut pour le produit créé par le fameux baron Marcel Bich*. Contrairement à ce que certains imaginent, ce symbole de la réussite hexagonale n’est pas français, puisque né le 29 juillet 1914 à Turin. Son père, Aimé-Mario Bich, entend prospérer dans l’industrie, mais la réussite se fait attendre ; ce qui le conduit à émigrer en France, là où notre baron est naturalisé, le 2 août 1930.
Embrouillamini sur la paternité du stylo-bille…
Manifestement plus doué en affaires que son paternel, le jeune Marcel fonde, en octobre 1945, l’entreprise PPA (pour porte-plumes, porte-mines & accessoires), sise à Clichy, dans les Hauts-de-Seine. Cinq ans plus tard, il commercialise les premiers stylos Bic, ayant fait sien le brevet de László Biró, ingénieur hongrois ayant finalisé le concept du stylo à bille. Ce dernier ne remonte pourtant pas à hier, un autre brevet ayant été déposé aux USA, en 1888, par un certain John J. Loud, avant d’être perfectionné en 1919, lors du concours Lépine, par un dénommé Pasquis, dont l’Histoire ne semble pas avoir retenu le prénom. En 1953, la société Biró porte plainte contre le baron Bich pour « plagiat ». Un différend que réglera ce dernier en rachetant la société du plaignant. Bref, il en va parfois des brevets prometteurs comme des femmes : mieux vaut être à plusieurs sur un bon coup que tout seul sur un mauvais. Dès lors, les stylos Bic, premiers du genre à être jetables, sont prêts à déferler sur la planète entière.
Un succès mondial…
Et depuis, plus de cent milliards d’exemplaires auraient été vendus. Ensuite, en 1974, vient le tour d’un concept similaire, le briquet tout aussi jetable, le fameux briquet Bic. Le triomphe est immédiat. Cette année-là, près de trois cent mille unités s’écoulent quotidiennement. Un an plus tard, voici venu le tour du rasoir Bic, jetable une fois encore, et fleuron français capable de tenir la dragée haute à la multinationale américaine Gillette. Mais l’objet éphémère cèle néanmoins en lui ses propres limites, la preuve en demeure le cuisant échec des parfums Bic, lancés en 1988, qui coûtera la bagatelle de 250 millions au baron. Il est vrai qu’un parfum vendu dans un bureau de tabac a de quoi rebuter la potentielle clientèle, féminine comme masculine. Essence de mégot ? Fragrance de tabac froid, agrémentée d’une pointe de chique ? Point trop n’en faut.
Le baron Bich, patron libéral et social…
Nonobstant, aucun être humain ne saurait être taillé d’un seul bloc et notre baron avait lui aussi sa part de fantaisie ; la mer, en l’occurrence. Ainsi est-il le premier navigateur français à disputer la prestigieuse America’s Cup en 1970, à la barre d’un bateau baptisé du beau nom de France. Une autre de ses marottes demeure la question sociale. Car même si libéral convaincu, il bichonna toujours ses employés, gratifiant régulièrement ses ouvriers les plus méritants de primes conséquentes.
C’est là tout le paradoxe de cet homme, rétif à la technocratie ambiante et à un capitalisme mondialisé de plus en plus envahissant. Car le baron Bich était malgré tout un homme de son temps, tel qu’en témoignent les produits ayant fait son succès, tous jetables et donc assez peu compatibles avec la vision du monde que pouvait se faire un capitaine d’industrie à l’ancienne. La société de consommation règne alors en maître. C’est l’ère du tout jetable et, surtout, de la fin de la transmission : la montre que le grand-père lègue au petit-fils, le stylo offert par le père à son fils. Soit autant de rites de passage dans l’âge adulte. C’est encore la domination sans partage du plastique, la matière la moins noble qui soit, issue de manipulations pétrochimiques et non point par la nature accouchée. A-t-on vu une église, un château ou même une humble demeure paysanne érigée en plastique ? Non, il y a toujours eu la pierre et le bois pour ça. D’ailleurs, les musées consacrés à l’art contemporain et à ses objets emblématiques ne s’y sont pas trompés : le stylo Bic est exposé de manière permanente dans ces institutions du bon goût contemporain que sont le Museum of Modern Art de New York et son équivalent parisien, ce temple de l’horreur qu’est le Musée national d’art moderne.
À ce sujet — [LE GÉNIE FRANÇAIS] Le crayon et le Bic
Néanmoins, il est vrai que ce fichu stylo a envahi nos vies ; même l’auteur de ces lignes s’en sert quotidiennement. Quoique estampillé « Marine 2022 », il n’empêche que cette saloperie a été usinée en Chine et que, la vie étant malheureusement ce qu’elle est, les stylos à plume d’antan et autres briquets rechargeables ont été eux aussi abandonnés ou jetés ; pour de bon, cette fois.

Sa dernière épouse, candidate du FN aux législatives de 1986…
Le baron Bich était-il conscient de tout cela ? Imaginait-il qu’à sa manière, il participait à la laideur du monde ? Nul ne le sait, cet homme plus que discret nous ayant quittés le 30 mai 1994. Son entreprise, en revanche, demeure encore dans le giron familial ; c’est toujours cela de gagné.
Au fait, à propos de politique, si l’on en sait peu sur les engagements personnels du défunt, un fait est avéré : Laurence Courier de Méré, sa troisième et dernière épouse, descendante du pamphlétaire Paul-Louis Courier, fut candidate, en troisième de liste, sur celle du Front national, en 1986, dans les Yvelines. Finalement, monsieur le baron était bien bon.
* Son arrière-grand-père Emmanuel Bich (1800-1866) avait été fait baron héréditaire en 1841 par Charles-Albert de Sardaigne, duc de Savoie.
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19 commentaires
BV, C’EST MON CINQUIÈME POST. VOUS LE FAITES VRAIMENT EXPRÈS
Je pense qu’il y a une erreur de date dans votre article ! À mon entrée en 6ème au lycée en 1959 j’ai eu des Bic. Je me demande même si dans ma dernière classe de primaire je nen utilisais pas déjà… Il me semble donc que ce Bic Cristal est âgé de plus de 70 ans et non de 60. Quoi qu’il en soit, je m’en sers toujours et de toutes les couleurs !