Le Voyage à l’Étoile : un conte de Noël de Jean-Pax Méfret
Déjà l'on pouvait apercevoir la première maison du village. Comme équilibre au-dessus de la vallée, semblant sans cesse prête à basculer au fond du ravin, elle s'appuyait sur l'olivier centenaire que Suzanne connaissait bien. C’est sur cet arbre que, tout enfant, elle passait de longues journées à observer, dans les champs, les paysans solitaires. C'est là, aussi, qu'elle dénichait les petits moineaux piailleurs ou qu'elle se terrait lors des interminables parties de cache-cache. Mais aucun de ces souvenirs ne réjouissait la jeune femme. Aujourd’hui, tout était différent. Ce pèlerinage qu'elle avait tant souhaité était devenu un calvaire.
Dans la voiture, pelotonnée contre son mari, elle se laissait bercer par le va-et-vient des essuie-glaces. Les yeux mi-clos. Elle regardait la route, elle la voyait pas. Depuis le 14 décembre, d'ailleurs, elle ne voyait plus rien. Sinon que cette plaque aux lettres blanches sur fond bleu. Cette plaque qui remettait tout en question.
La pluie crépitait sur le pare-brise. De temps en temps, la voiture soulevait d'immenses gerbes d'eau qui plaquaient sur les vitres la boue du chemin de terre. De sa main libre, Jean caressa la joue de sa femme. Lui aussi pensait à cette plaque. Sans arrêt depuis 10 jours, il avait vainement cherché la solution. Si au moins Suzanne l’avait prévenu à temps… Jusqu’à la dernière seconde, sa femme avait espéré. La déception n'en avait été que plus forte.
C’est une honte, avait-elle sangloté en apprenant que la décision était définitivement adoptée C'est une honte…
Jean était bien de cet avis ; mais il y avait longtemps qu'il ne se faisait plus d'illusions. Aussi, pour lui, il valait mieux ne pas en parler. Il fut même étonné du chagrin de Suzanne.
Je ne comprends pas pourquoi tu en fais tout un drame, lui avait-il dit. Après tout ce qui nous est arrivé, c'est seulement une petite goutte de fiel de plus à boire. Pour ma part, j'en ai tellement avalé que ça ne me fait plus aucun effet.
Porté disparu à Verdun, le brigadier Marin…
C'est alors que Suzanne lui avait révélé la fameuse promesse faite à la vieille arrière-grand-mère qui vivait toute seule dans un village du Midi.
Obligée de fuir l'Algérie, elle avait voulu retourner au pays de ses ancêtres, dans le Midi. C’est de là qu’en 1840, ses parents de petits viticulteurs ruinés par la crise du phylloxera étaient partis vers les terres marécageuses de la basse Mitidja où, de leurs mains nues, ils avaient rendu fertile un sol aride.
Toute sa vie, Jeannette Marin, née à Blida, avait souhaité connaître l’endroit où son mari avait été enterré. Porté disparu à Verdun, le brigadier Marin reposait certainement dans la boue d’une tranchée de cette terre sanglante de la Meuse.
Mais la vieille grand-mère ne l’avait jamais admis. Pour elle, son mari n’était pas à Verdun. Un endroit plus honorable encore l’abritait. C’était une idée qui avait germé le jour où Foch et Pétain avaient pour la première fois inauguré le tombeau du Soldat inconnu. Puis, au fil des années, elle y avait cru de plus en plus pour, finalement, en être un jour persuadée. Son mari reposait à l’Étoile, dans le tabernacle de l’Arc de Triomphe. Et pas ailleurs. C’est pour cela que d’une main tremblante, elle n’hésita pas à écrire à sa petite-fille : « Si je m’adresse à toi, c’est parce que tout le monde croit que je radote. C'est vrai que je suis vieille, ma petite Suzanne, mais ça ne m'empêche pas de me souvenir encore de mon brave Fernand, même s'il y a plus de 50 ans qu'il est mort au champ d'honneur. Alors, avant de mourir, je voudrais voir une fois cette place où il repose et poser sur sa tombe un bouquet de violettes. »
Suzanne n'avait pas hésité une seconde. Tout fut vite réglé. À son arrière-grand-mère, née dans la nuit du 24 au 25 décembre, elle offrait en cadeau d'anniversaire ce voyage à l'Étoile.
« Mais, ce n'est plus l'Étoile ! »
— Mais ce n'est plus l'Étoile, soupira la jeune femme, alors que Jean manœuvrait pour se garer. Un chien mouillé s'approcha de la voiture. Il se mit à japper en remuant la queue.
— Tu crois qu'ils lui ont dit ? demanda-t-elle à Jean
— Mais non, chérie. Tu vas voir, tout le monde aura suivi tes consignes. Mais, à mon avis, tu as eu tort. Il ne fallait pas masquer la vérité. Comment lui annoncer beaucoup cela, maintenant, à la pauvre Mémée ?
— Ça, je l'ignore. Mais je suis sûre d'avoir eu raison. Tu ne te rends pas compte de ce que cela aurait provoqué chez elle. Je t’ai pourtant assez expliqué qu'elle pouvait pas le voir, l'autre. Elle serait entrée dans une colère noire en apprenant cela. Elle aurait su la vérité. Comment lui annoncer beaucoup trop de chagrin.
— Peut-être, reconnut Jean, mais, à présent, ça risque d'être pire. Elle a 90 ans, tu sais.
— Justement. À 90 ans, ce serait pour elle une déception terrible, cruelle. Une gifle. Un sacrilège. Trop de choses lui reviendraient en mémoire. La mort de son mari en 14-18, par exemple, alors que « Lui » s'est rendu. L’assassinat de son frère par les rebelles avec qui « Il » négocia. La rafale de mitraillette tirée par les gardes mobiles dans les fenêtres de l'immeuble où elle habitait, parce qu’« Il » voulait mâter les opposants à l’abandon. Les quatre fusillés auxquels « Il » refusa la grâce. Non, trop de choses lui reviendraient en mémoire.
Sur le pas de la porte, toute de noir vêtue, avec sur la tête un petit chapeau d'osier égayé par quelques fruits de couleurs, la vieille grand-mère était déjà prête. Suzanne la serra très fort et sécha les quelques larmes qui glissaient sur ses joues. Ils avaient, tout de suite, repris la route. Jean meublait la conversation par des banalités, la grand-mère remarqua le silence de sa petite-fille.
— Je vous dérange, hein, les enfants ? Au fond, J'aurais peut-être pas dû. Mon brave Fernand m'aurait pardonné. Ah ! je ne sais pas ce qui m'a pris de vous demander une…
— Mémée, l'interrompit Suzanne en lui prenant la main, il ne faut pas dire ça.
— Merci, merci mes enfants, sourit la vieille grand-mère. J'en avais tellement envie, de voir cette place de l'Étoile. Vous m'offrez le plus beau jour de ma longue vie.
Deux jeunes malins
C’était un Noël sans neige. Un Noël de pluie. Tout au long des Champs-Élysées sous le tunnel scintillant de lumières multicolores, les passants étaient nombreux. Sur la chaussée, les voitures formaient une longue file. Déjà quelques klaxons résonnaient. Suzanne, Jean et leur petite grand-mère étaient attablés à la terrasse d'un café. Les yeux émerveillés. Les mains jointes autour d'un bouquet de violettes, la vieille dame regardait le gigantesque monument qui se dressait sur le plus beau carrefour du monde.
— C'est là qu'il se trouve, mon Fernand, pensait-elle. C’est là…
Suzanne et Jean s'observaient silencieux. D'un signe de tête Jean, encore une fois, proposa à Suzanne de tout révéler. Alors, Suzanne se leva.
- Mémée, souffla-t-elle.
La grand-mère sourit un faible « oui ».
— Heu...
Nous y allons, fit Suzanne, après une brève hésitation.
— Tu me prendras en
photo, hein, fit la grand-mère
— Devant la flamme ? demanda Jean
— Non, sous le panneau de la place de l'Étoile. C'est grâce à des hommes comme mon Fernand qu'elle brille, l'étoile. Jean n'en pouvait plus. Il prit le bras de la vieille dame :
— Mémée, il faut que l'on vous dise. Suzanne et moi, nous avons menti.
Le visage crispé, les yeux apeurés, la vieille grand-mère releva la tête. La pluie lui caressa le visage. Ses lèvres tremblèrent. Jean serra les dents et reprit :
— Il faut être forte, Mémée. Nous vous avions caché quelque chose.
— Non ! cria Suzanne en lui tirant le bras. Non ! regarde !
Tous ensemble, ils levèrent la tête. À l'angle des Champs-Élysées, la plaque en lettres blanches sur fond bleu se détachait de la grille. Soudainement, les voitures klaxonnèrent. Suzanne se mit à rire. Les gens s'embrassaient en se souhaitant « Joyeux Noël ». Des filles passaient en chantant. La vieille grand-mère ferma les yeux. Le flash l'avait surprise. Suzanne et Jean l'enlacèrent.
— Et maintenant, allons voir mon Fernand, dit la vieille dame…
— Tiens, lança le brigadier au policier qui attendait dans le fourgon. C'est encore deux jeunes malins qui ont collé place de l’Étoile sur la plaque Charles-de-Gaulle.
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21 commentaires
Merci Jean Pax, tu as su tout dire en nous émouvant…..ML
Merci pour cette histoire qui est une merveilleuse synthèse de l’Algérie Française et qui a fait chaud à mon cœur de vieux pieds noirs. Je suis au crépuscule de ma vie et je ne reverrai plus jamais mon pays où je suis né.
Antigaullisme primaire ?
L’analyse de notre Histoire, bien loin des passions de l’époque, oblige quand même à reconnaître que nous avons trahi nos concitoyens d’Algérie et que le traitement que nous leur avons infligé est un boulet dans notre passé. De Gaulle avait-il toujours raison?
Je citerai votre très émouvant conte de Noël à ma femme ,monsieur Jean Pax , elle est arrivée d’Algérie en 1962, elle avait 8 ans , Elle me disait que toute petite en Algérie elle rêvait d’aller en France pour voir les paysages neigeux .
Beaucoup des rapatriés , ont eu une situation meilleure en France qu’ils n’auraient eu en Algérie mais ils sont unanimes pour dire qu’ils regrettent leur pays . Elle m’a souvent parlé des odeurs de jasmin et de fleurs d’orangers . Mais aussi des tires de mitrailleuses ,auxquels vous faites allusion , sur les façades d’immeubles dans le quartier de Bab el oued où elle habitait , et les scènes d’horreur d’une guerre civile lorsqu’elle sortait entre deux couvre feux .
Dure entrée en matière pour aborder l’existence !
Ils ont du se reconstruire sans l’aide de personne , mais ils sont restés dignes .
A tous ceux là qui ont laissé, là bas beaucoup de leur enfance , je leur souhaite, ainsi qu’à monsieur Pax qui a su enchanter cet instant ,et les amis de BV un Joyeux Noël à tous .
Dans la liste de « Ses » forfaitures, vous avez oublié la mort de tant de VRAIS Résistants, alors que « Lui » s’était planqué à Londres, d’où il les envoyait à la boucherie.
Merci pour ce joli conte !
Jean-Pax,on ne t’entend jamais,ni à la télé,ni sur les radios,ni….sur CNEWS.
J’aime t’entendre chanter….et tu as été un grand soldat.
Merci à toi ,et joyeux Noël.
Il est passé récemment sur cnews où il a été interviewé. Bien avant Pascal Praud parlait de ses chansons , notamment de Véronica qu’il trouvait très belle.
Merci Jean-Pax pour ce baume au cœur , à 84 ans j’ ai encore pleuré pour cette France qui veut resister contre vents et marées en ayant encore un peu d’ espoir pour nos générations à venir .
Merci Monsieur pour ce très joli conte de Noël…d’autant plus que mon propre grand père est mort à Verdun. A moi de vous raconter mon joli conte de Noël.
J’ai toujours beaucoup d’émotion en voyant votre nom Monsieur Meffret…tant de souvenirs me reviennent. A la naissance de notre 3ème enfant Pauline. Il y a 48 ans de bonnes fées (mon frère et un de ses amis jeunes militaires) lui ont offert votre disque Véronica pour l’accompagner toute sa vie. Beau cadeau pour une jeune femme très engagée aujourd’hui. Elle vous le doit sans doute…soyez en remercié. Joyeux Noël !
Un rappel à ma colère de l’époque. J’étais engagé volontaire là-bas.
les larmes aux yeux, merci Jean-pax. que Dieu te benisse pour le reconfort et l’amour que tu nous apportes… ma famille est arrivee la bas en 1831….ion en est partis comme tous et toutes en 1962…j’avais 10 ans….le souvenir est encore là eyt la haine aussi pour celui qui nous a trahi….quand je vois à l’herue actuelle ce que devient la France, j’ai envie de partir, de mourir…mon coeur est déchiré …et je suis malheureux. merci encore toi qui chante si bien notre « paradis perdu ».
J’affirme toujours que le traitement que nous vous avons infligé et la manière dont vous avez été accueillis en métropole est une tache indélébile dans notre histoire.
Entièrement d’accord, un honte indélébile
Que ça fait du bien en ces temps troublés. Merci Jean Pax.
Vas y, Jean Pax : chante pour l’Occident!
Il en a bien besoin.
Touché au coeur.
Délicieux, tendre et … nostalgique.