L’écochèque : nouveau pansement sur la plaie béante du pouvoir d’achat ?
« Et s’il était moins cher d’acheter durable ? » La provocation est facile, pour le Haut-commissariat à la stratégie et au plan qui a décidé de se battre contre la fast fashion. La solution qu’il propose ? Outre une redevance pour tous les colis entrant dans l’UE, une TVA réduite sur la réparation et rendre la filière textile éligible au crédit d’impôt industrie verte, le Haut-commissariat propose la création d’un « écochèque ».
Et s’il était moins cher d’acheter durable ?
Dans un nouveau Point de vue, le Haut-commissariat à la Stratégie et au Plan mesure l’impact du recours à la fast fashion sur notre société. pic.twitter.com/aL8fuwqnmJ
— Haut-commissariat à la Stratégie et au Plan (@StrategiePlan) January 9, 2026
À ce sujet — Quel avenir, pour les produits français ?
Le textile français en soins palliatifs
Dans une publication du 9 janvier, le Haut-commissariat à la stratégie et au plan pose un diagnostic de mort imminente du secteur textile français : une « décennie 2020 qui semble sonner le glas du commerce textile de détail français » ; « Le nombre de magasins d’habillement en France a chuté de 17,9 % (-26,4 % pour les magasins de chaussures) entre 2014 et 2021. L’emploi salarié suit la tendance avec une baisse de 5,9 % entre 2011 et 2022 » ; « la balance commerciale française pour les produits d'habillement est structurellement déficitaire et s'est creusée depuis le début des années 2000 ». La consommation de l’habillement a changé, donnant l'avantage au e-commerce et favorisant des enseignes étrangères de hard fashion comme Shein et Temu, dont rien ne semble pouvoir arrêter la croissance. Outre la perte d’emplois, ce sont aussi des centres-villes qui perdent l’attractivité de leurs boutiques et des Français qui s’habillent de plus en plus avec des vêtements importés, même si l’argent qu’ils consacrent à l’habillement, lui, diminue : on achète plus mais moins cher. « Cette situation est la traduction d'une lame de fond à l'œuvre depuis plusieurs décennies. Dès les années 1970, la concurrence des pays en voie développement, bien plus compétitifs sur les coûts de production (bas salaires, normes moins strictes), entraîne une délocalisation du tissu productif français, contribuant à l'effondrement de la production textile en France […] »
Manque de compétitivité, multitude de charges, nombreuses normes, délocalisation, désindustrialisation : la filière textile française souffre d’une plaie béante qui fait la part belle aux pays étrangers comme la Chine, le Bangladesh et la Turquie, dont le modèle favorise le portefeuille du consommateur, mais potentiellement au détriment de sa santé (avec l’utilisation de produits chimiques). Entre la surconsommation et donc la surproduction, le manque de durabilité, le transport et l’utilisation de fibres synthétiques, la fast fashion est très loin d’être écologique. En bref, tout va très mal, Madame la Marquise ! Et que propose le Haut-commissariat au plan pour tenter de rafistoler ce secteur en soins palliatifs ? Un écochèque…
Un sparadrap sur une plaie béante
Parce qu’il s’agit bien de pouvoir d’achat : les Français n’ont plus les moyens, mais le modèle économique est celui de la consommation. Le Haut-commissariat tente donc de montrer au quidam que compte tenu de la qualité toute relative de la fast fashion, il aurait tout intérêt à investir dans un vêtement de qualité qui lui coûterait plus cher à l’achat, certes, mais qui durerait plus longtemps.
Ce n’est pas faux, mais encore faut-il pouvoir faire l’investissement et changer les comportements de surconsommation à cause de l'envie de nouveauté. Entre autres propositions, il s’agit de « réorienter les comportements des consommateurs » avec la création d’écochèques pour « aider les ménages modestes dans l'acquisition de pièces d'habillement durable fabriquées localement ». Sur le modèle des chèques-vacances, l’idée serait donc destinée à favoriser les « achats de produits durables et fabriqués en France/dans l’Union européenne » en ciblant les ménages modestes, avec un montant annuel maximal de 250 euros par salarié « financé par une contribution variable de l’employeur […] et du salarié ».
Des sociétés privées agréées les émettraient et les achats encouragés devront être en dessous d’un coût environnemental maximal ou bien être identifiés par des labels français, européens ou internationaux. Un protectionnisme à la toute petite semaine, donc, puisque ce n’est pas que le textile français qui pourrait en bénéficier, même s’ils n’étaient utilisables qu’en France. Bref, tout ça, c’est bien joli mais ressemble plus à un sparadrap sur la plaie béante du pouvoir d'achat et de la crise du textile français qu’à un véritable remède.
Cacher la misère française
Après les tickets-restos, les tickets-tenues ? Même si ce n’est qu’une proposition et qu’elle reposerait sur la base du volontariat, on se demande pourquoi les entreprises participeraient au financement de l’habillement personnel de leurs salariés. Sans compter que lesdits salariés préféreraient sans doute voir leur salaire net moins éloigné de leur salaire brut plutôt qu’une énième subvention pour orienter leur consommation.
D’ailleurs, bien qu’instaurés en 2009 en Belgique (reine des chèques en tout genre), les écochèques belges devraient disparaître en 2026 dans un objectif plus large d’augmentation du salaire net, rapportait 7sur7. Quand l’État, comme le dit la chanson, fait des « des petits trous, des petits trous, toujours des petits trous » dans le budget des Français, la seule solution serait de faire des petits chèques, des petits chèques, toujours des petits chèques ?
Cet écochèque ressemble bien à un aveu d'échec : la France est incapable de retrouver sa compétitivité et écope le bateau submergé par la concurrence internationale avec une petite cuillère. Parce que si la « fast fashion [est] un remède en trompe-l’œil au problème au pouvoir d’achat », comme l’explique le Haut-commissariat à la stratégie et au plan, l’écochèque, lui, serait surtout un nouveau cache-misère du déclin français.
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Cesser de gaspiller notre argent au niveau gouvernemental et social, puis mieux rémunérer les gens. Ainsi ils auront envie d’acheter des vêtements et de l’alimentation de meilleure qualité