Les Carradine : une dynastie hollywoodienne endeuillée

Robert Carradine a mis fin aux troubles bipolaires dont il était victime depuis des décennies.
the1secondfilm.com, CC BY 3.0 , via Wikimedia Commons
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À Hollywood, faute de pouvoir afficher des lignées aussi illustres que les Windsor ou les Capétiens, on se console avec les dynasties locales. Celle des Carradine, par exemple, qui vient d’être éprouvée avec le suicide de Robert Carradine, qui a mis fin aux troubles bipolaires dont il était victime depuis des décennies.

À l’origine de cette famille dont les racines sont à peu près aussi anciennes que celles de l’industrie du rêve, il y a John Carradine, le patriarche, né le 5 février 1906 à New York et arraché à l’affection des cinéphiles le 27 novembre 1988 à Milan. Dans son indispensable Dictionnaire du cinéma (Robert Laffont), Jean Tulard écrit : « Ce New-Yorkais, issu d’un milieu très aisé d’artistes, s’est d’abord tourné vers la peinture et la sculpture avant de décider de faire une carrière théâtrale vers 1925, à La Nouvelle-Orléans. Il joua longtemps Shakespeare avant de venir tenter sa chance à Hollywood. […] Grand, maigre, ascétique, inquiétant, il devint l’un des acteurs préférés de John Ford, le joueur de La Chevauchée fantastique (1939) ou le pasteur des Raisins de la colère (1940). »

Des chefs-d’œuvre aux nanars…

Au final, une filmographie qui donne le vertige : plus de cinq cents films et téléfilms. Qui dit mieux ? Même pas Christopher Lee, pourtant stakhanoviste de la profession. Certes, il n’y a pas que des chefs-d’œuvre dans son pedigree. Billy the Kid contre Dracula (1966), de William Beaudine, ou Le Commando des morts-vivants (1977), de Ken Wiederhorn, ne tutoyaient pas exactement les sommets du septième art. Pourtant, l’aura de cette véritable légende ambulante était si vivace que sur sa fin de carrière, il fut repêché par les plus grands, tel qu’en témoignent ses prestations dans des films tels que Le Dernier des géants, de Don Siegel, l’ultime apparition de John Wayne, ou Le Dernier Nabab, d’Elia Kazan, adapté d’un roman de Scott Fitzgerald, tous deux tournés en 1976. Pour la petite histoire, son dernier film, L’Emmuré vivant, sorti deux ans après sa mort, en 1990, fut tourné en France par Gérard Kikoïne, l’un des pionniers du cinéma pornographique hexagonal, ensuite recyclé dans les fictions télévisées, tournant même un épisode du Commissaire Moulin. Kikoïne avait fait ses premières armes avec l’immense Abel Gance, l’aidant à remonter Napoléon, son film maudit. Encore un destin hors normes. C’est aussi ça, le charme de ce métier.

D’Ingmar Bergman à Chuck Norris…

John Carradine avait trois fils, David, Keith et Robert, tous acteurs et aux parcours passablement extravagants. Le premier est sûrement le plus connu en nos contrées, ayant percé sur le petit écran dans les années 70 avec la série Kung Fu, dont le rôle principal avait été initialement prévu pour Bruce Lee. Les combats y auraient probablement gagné en vraisemblance, David Carradine étant à peu près aussi doué pour les arts martiaux qu’un Philippe Noiret. Ce qui explique qu’il était doublé dans la majeure partie des scènes d’action. Pas fous, les producteurs... Malgré plus de deux cents films au compteur, ses choix de carrière sont globalement aussi foutraques que ceux de son père, tournant à la fois pour Ingmar Bergman dans L’Œuf du serpent (1977), avant de se savater avec Chuck Norris dans un éminent nanar, Œil pour œil, de l’assez peu doué Steve Carver. Bref, il tourne tout ce qui se présente, tant que ça lui rapporte assez pour vivre en dilettante. Quentin Tarantino, grand amateur de gloires fanées, le sort de sa semi-retraite en 2003 en l’embauchant pour son diptyque Kill Bill. La critique snob adore. Les cinéphiles nettement moins, surtout ceux qui vénèrent le cinéma populaire et non point ces relectures qu’en fait Tarantino, tout juste bonnes à épater le bourgeois en mal de sensations canailles. David Carradine meurt en 2009 dans des circonstances pour le moins étranges. Un « jeu auto-érotique », concluront les enquêteurs, constatant une mort par pendaison dont le but aurait consisté à se ragaillardir l’entrejambes. Triste fin : le Président Félix Faure, au moins, était-il accompagné d’une connaissance, avant de perdre la sienne à jamais.

L’itinéraire de Keith Carradine est tout aussi tortueux, lui aussi. C’est un musicien qui fait l’acteur. En 1969, il passe une audition pour la comédie musicale Hair. Le mouvement hippie peut rapporter gros et les producteurs de Broadway ne s’y trompent pas. Six ans plus tard, il décroche l’Oscar™ de la meilleure chanson pour Nashville, le film de Robert Altman, qui l’a déjà fait tourner, en 1971, dans son western, John McCabe. On le voit ensuite dans les séries télévisées Dexter et Deadwood. Des trois frères, c’est manifestement le plus sage. D’ailleurs, il est encore en vie. Un signe qui ne trompe pas.

L’amour d’une fille pour son père…

Et le défunt, Robert Carradine ? Encore un cursus professionnel contrarié. Avant de tâter du grand et du petit écran, il est tout d’abord pilote de course. Ses faits d’armes cinématographiques ? Les Tronches, un réjouissant navet estudiantin remontant à 1984 et tourné par Jeff Kanew, cinéaste dont le moins qu’on puisse prétendre est qu’il n’a pas laissé une grande place dans les mémoires. Puis l’une des séries emblématiques de Disney Channel, Lizzie McGuire. Et puis ? Et puis c’est tout. C’était manifestement le moins doué de la famille. Sauf, peut-être, pour le meilleur rôle qu’il ait jamais incarné, celui de père. Ainsi, Ever, sa fille, qui témoigne aujourd’hui : « Mon père m’a élevée seule à Laurel Canyon [le quartier californien où le show-biz d’alors s’était installé, y apportant ses mœurs très libérées et sa consommation de substances elle aussi très illicites, NDLR] Ce n’est pas exactement la recette d’une enfance équilibrée, mais la mienne l’a été. Chaque fois que quelqu’un me demande comment j’ai pu devenir si normale, je réponds toujours que c’est grâce à mon père. Je savais que mon père m’aimait, je le savais au plus profond de moi. » Une déclaration qui vaut toutes les statuettes, somme toute.

Ever Carradine, entre films et séries télévisées, poursuit une belle carrière. Le nom de la famille n’est pas tombé dans l’oubli. La dynastie est toujours là et son honneur avec. Il y a là une certaine forme de noblesse. John Carradine, là où il est, a de quoi être fier de sa lignée.

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Nicolas Gauthier
Journaliste à BV, écrivain

Vos commentaires

5 commentaires

  1. Vous me faites toujours rire. Merci. Ceci étant, il n’y a pas de troisième génération pour prendre la suite ?

  2. On peut voir Keith sur la 6 en replay dans la série Madam Secretary. Il campe le rôle du président démocrate US. La série date d’une dizaine d’années, mais intéressante dans la récurrence géopolitique encore d’actualité. Certains personnages y font une apparition dans leur propre rôle comme Madeleine Albright, Collin Powell ou… Hillary Clinton !

  3. Merci, vous remettez les choses à l’endroit. Car tous les quatre matins arrive un nouveau Carradine dont on ne comprend pas d’où il sort

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