Matignon, la seconde maison de la République

Par son histoire, l’hôtel de Matignon offre une fidèle illustration du destin de la France.
Capture d'écran YT Gouvernement
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L’hôtel de Matignon, situé rue de Varenne, dans le VIIe arrondissement de Paris, est plus qu’un simple hôtel particulier. Derrière ses façades classiques et ses jardins, il incarne l’un des cœurs battants de la République. Depuis près d’un siècle, c’est là que se prennent une partie des grandes décisions de la vie publique française, après le palais de l’Élysée. Symbole de la continuité de l’État, il est aussi un lieu de mémoire, témoin de la rencontre entre faste aristocratique et pouvoir républicain, et qui ne cesse, ces dernières années, de voir défiler de nouveaux locataires.

La naissance d’un hôtel de prestige

L’histoire de ce monument commence au début du XVIIIe siècle. Commandé en 1722 par Christian-Louis de Montmorency-Luxembourg, prince de Tingry, la construction de l’édifice est confiée à l’architecte Jean Courtonne et achevée autour de 1724. Le bâtiment est alors pensé comme un lieu de faste et de représentation, avec sa façade raffinée, sa cour d’honneur et ses jardins sur plusieurs hectares au cœur de Paris.

Cependant, faute de moyens, le prince se voit contraint de revendre son hôtel, à peine achevé, à Jacques Goyon, sire de Matignon, dont le nom restera attaché pour toujours au lieu. Les descendants du comte, qui détiennent toujours le titre, deviendront, par les hasards de l’Histoire, princes de Monaco.

De nombreux propriétaires

Après la Révolution française, l’hôtel est confisqué comme bien national avant de changer plusieurs fois de propriétaires, au XIXe siècle. Parmi ces derniers, on retrouve alors des figures marquantes comme Talleyrand, Napoléon Ier, Louis XVIII ou encore Adélaïde d’Orléans, sœur de Louis-Philippe Ier.

En 1852, l’hôtel est finalement acquis par Raffaele de Ferrari, duc de Galliera. À sa mort, sa veuve Maria Brignole Sale de Ferrari y héberge le comte de Paris et sa famille, jusqu’à l’exil forcé des Orléans. La duchesse, se défiant de la France, décide alors de léguer Matignon, à sa mort, à l’Autriche-Hongrie, qui en fait son ambassade en 1888. Lorsque la Première Guerre mondiale éclate en 1914, l’édifice est placé sous séquestre par la République comme bien de l’ennemi, puis définitivement acquis par l’État français en 1922 pour 13,5 millions de francs.

En janvier 1923, Matignon, ses dépendances et son parc sont classés monuments historiques, garantissant leur préservation. Le lieu, désormais propriété nationale, est alors utilisé pour abriter les services liés aux tribunaux arbitraux mixtes du traité de Versailles.

Le premier locataire de la République à Matignon

En 1934, sous la présidence d’Albert Lebrun, une loi confie officiellement l’hôtel de Matignon au président du Conseil - ancêtre du poste actuel de Premier ministre. C’est ainsi Pierre-Étienne Flandin, homme politique républicain modéré, qui devient le premier chef du gouvernement à s’y installer en 1935.

Flandin, avocat de formation, incarne une volonté de stabilité dans une période troublée par la crise économique et les tensions politiques, notamment avec l’Allemagne nazie. Son installation à Matignon marque alors un tournant : l’hôtel cesse d’être une simple demeure prestigieuse pour devenir un haut lieu institutionnel, au même titre que le palais de l’Élysée.

Sous la IVe et la Ve République

Après la Seconde Guerre mondiale, l’hôtel ne cesse de changer de locataire. Ainsi, durant l’instable IVe République, soit une douzaine d’années, Matignon voit défiler pas moins de vingt-deux présidents du Conseil. Avec la Constitution de 1958 et l’avènement de la Ve République, le rôle du Premier ministre est consolidé, conférant à Matignon une stabilité nouvelle. Depuis Michel Debré, premier chef de gouvernement nommé par le général de Gaulle en janvier 1959, jusqu’à Sébastien Lecornu, en 2025, vingt-huit hommes et femmes se sont succédé dans cette demeure, chacun laissant son empreinte sur l’Histoire de la République.

Cependant, au-delà de la vie politique, Matignon est aussi un lieu de traditions. Ainsi, en 1978, Raymond Barre inaugure un rituel en plantant un érable à sucre dans les jardins. Depuis lors, chaque Premier ministre choisit à son tour un arbre, geste symbolique destiné à inscrire son passage dans la mémoire du lieu. Seul Jacques Chirac échappa à cette coutume, qui illustre pourtant la continuité républicaine au-delà des changements.

Ainsi, l’hôtel de Matignon offre, à travers son histoire, une fidèle illustration du destin de la France. Né des fastes de l’Ancien Régime, marqué par les bouleversements de la Révolution, il est devenu une auguste demeure républicaine où se prennent, depuis près d’un siècle, des décisions vitales pour l’avenir du pays, de Pierre-Étienne Flandin à Sébastien Lecornu aujourd’hui.

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Eric de Mascureau
Chroniqueur à BV, licence d'histoire-patrimoine, master d'histoire de l'art

Vos commentaires

19 commentaires

  1. Comme c’est curieux, cette obstination, chez nous, de nous diminuer ou de tout exagérer. Le pouvoir, comme la Victoire, a des ailes, et il lui faut de beaux nids. Louis, le Grand , a été plus critiqué pour Versailles, de son temps, qu’on ne l’a fait depuis, où il nous rapporte, beaucoup, le château des châteaux… imité dans le monde entier, et même à Canjaya, chez le néo-ottoman Erdogan ! Il faut des lieux pour le pouvoir, Nora nous en a dit quelque chose de ces lieux. Oui, Du Bellay préférait son petit Liré, au mont Palatin et mieux encore son Loir gaulois au Tibre latin, mais, neveu de Monseigneur, il n’était pas Premier ministre de la France, comme disait notre cher Laurent Fabius ni immense poète, Président du royaume de l’époque… hors celui des Lettres avec son cher Pierre de Ronsard. Je me rappelle, dans les années 509, j’étais au Liban et je lisais le défilé des voitures bloquant Paris à n’importe quelle visite officielle et j’entendais nos amis se plaindre du coût pour la République… Merkel peut bien être vertueuse : il n’y a (plus) rien à Berlin, pour être quelque peu « royal » ! Ces coûts de représentation, c’est « peanuts », par rapport à l’intérêt et à l’image du pays. Nous valons bien la demeure d’une célèbre courtisane, l’Elysée’ et une coucherie de Matignon… On peut trouver des excès, c’est certain, mais, vous savez, le brave Cincinnatus, ce paysan qui retournait deux fois à ses champs , après avoir obtenu deux fois la dictature et sauvé Rome à deux reprises, il couchait au Palatin, pas dans sa ferme ! Et les palais américains, anglais, brésiliens, merci Niemeyer… Allons, mes chers Français, soyez fiers de ce que vous avez de plus beau ! Et qui fait autrement sens qu’un défilé des J0 2024 !!! La seule chose à faire : arrêtez de défigurer Paris… Après l’Eugénie, l’Andalouse….

  2. Merci monsieur pour ces informations. Vous me permettez d’enrichir ma culture au moyen d’un bref calcul: depuis le début de la 4°, un premier ministre « tient » en moyenne 1,6 an (arrondi). Le Béarnais n’aura pas été le meilleur, il fait même chuter un peu plus la moyenne. Merci qui? Merci Manu!

  3. Un état républicain….dont les bases reposent, donc, sur des confiscations……!!!
    Finalement…..l’esprit des résidents….n’a jamais changé : toujours la confiscation…pour maintenir le statut de leurs propres privilèges !

  4. Jacques III de Matignon avait épousé Louise Hippolyte Grimaldi, dont Jacques Ier de Monaco, lui-même ancêtre de Charlotte, épouse Pierre de Polignac et grand-mère d’Albert, qui règne actuellement : ainsi les princes de Monaco ne sont ils Grimaldi que par le ventre…

  5. Que Matignon reste le coeur du pouvoir ne me dérange pas ; par contre servir de lieu d’habitation au ministre cela ne devrait pas l’être mais seulement un lieu de travail !
    Chaque ministre devait se trouver un logement près de son ministère mais pas dans le ministère , on diminuerait ainsi le coût de fonctionnement de l’Etat et de même pour le Président , ils sont très bien rémunérés et ont des défraiements donc doivent payer leur logement !

    • Avec leurs sous et pas les nôtres! Mais ils ont tous de beaux appartements dans les beaux quartiers parisiens. « Profiteurs mais pas payeurs »…

    • @ BONBON,
      Entièrement d’accord. Ce train de vie bourgeois des  » princes » de la République devrait être réformé.

  6.  » il est devenu une auguste demeure républicaine » … préempté ( volé donc!) par l’état ! comme tant d’autres. Ces lieux fastueux ( et dispendieux!) ne sont pas nécessaires à la bonne gouvernance. Des bureaux simples suffiraient !

  7. Il n’est point choquant que ces bâtiments soient occupés par les représentants de l’état, cela permettant qu’ils restent entretenus. Ce qui l’est en revanche réside au fait que ces lieux, du fait de la date de leur création doivent être de véritables passoires thermiques (voir seulement les baies vitrées) classées à minima F, voir G et donc déclarée insalubre pour la location. Devons nous plaindre nos pauvres ministres et leur famille obligés de se loger dans ces lieux, ou simplement leur faire comprendre que ces contraintes qu’ils imposent aux citoyens sont totalement ineptes.

  8. Ce qui me frappe sur votre photo c’est le nombre de personnes présentent dans la cour de Matignon, j’imagine que ce sont principalement des employés rattachés au premier ministre qui gagnent un peu plus que le salaire minimum et si ont devait rassembler tous les employés rattachés aux ministres je pense que ça ferait une belle manifestation sur les champs Elysée et tout cela contribue à la mauvaise santé de notre dette.

  9. Matignon et les autres lieux de pouvoir Elysée, Cours Constitutionnelle, Conseil d’État, Cours de Cassation, La Lanterne etc… pour faire court et ne rien oublier Les ORS de la République devrait être transformé en musée. Pour ce faire La Nation FRANCE irait installer les lieux de pouvoir au centre de la métropole sur des terrains situés entre Châteauroux et Bourges.
    Des bâtiments fonctionnels sans Ors ni Garde Républicaine permettrait à nos dirigeants de disposer d’un outil de travail efficace au calme.
    Cette idée dans une France remise sur la voie de sa vocation telle que décrite par le Général De Gaulle et en lançant ces grands travaux on contribuerait à redonner espoir à nos citoyens.

    • Ce qui est choquant, ce n’est pas que ces hommes politiques soient dans de beaux bâtiments, c’est que l’intérieur de leur tête ne soit pas adapté à leur fonction.

  10. l’image serait parfaite si dans une passation de premier ministre ils auraient pu mettre un drapeau Français, il est frais que cet emblème n’était pas la bien venue ce jour là.

  11. Très belle demeure, ainsi que l’Elysée, la Lanterne, le Château de Vizille, le Fort de Brégançon et d’autre demeures luxueuses abritant des ministres, d’anciens ministres etc… qui coûte un bras et dans ces temps difficiles devraient changer de destination, en Hôtel 5***** ou Palace ce qui rapporterais de l’argent au lieu d’en coûter, au gouvernement ils prennent souvent pour ne pas dire toujours en exemple l’Allemagne la chancelière Angela Merkel après sa journée de travail rentrait dans son logis personnel avec sa propre voiture, pour les grands déplacements elle prenait l’avion sur des lignes régulières (pas de Falcon) autrement pour des déplacements moins éloignés elle prenait le train toujours lignes régulières
    Quand ils parlent de rigueur budgétaire pour le peuple, voilà une piste facile à mettre en oeuvre pour eux et qui ne coûte rien

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