Réédition de Black and Blue : le jour où les Rolling Stones ont trahi le rock ?
Chaque genre musical a ses gardiens du temple. Cela vaut pour le classique, le jazz et le rock. Et même le folk. Ainsi, tout le monde (ou presque, n’exagérons pas !) se souvient du 24 juillet 1965 et du Newport Folk Festival de Rhode Island (USA). Là, Bob Dylan, barde célébré par les talibans de la musique acoustique, empoigne une guitare électrique et oublie les droits civiques, façon feu de camp, pour célébrer le rock. Comme une petite bataille d’Hernani, mais qu’on évoque encore aujourd’hui, Un parfait inconnu, dernier biopic dylanien en date, revenant une nouvelle fois sur l’épisode.
Quand les Stones font dans la musique mondaine…
On retrouvera les mêmes sectaires le 23 avril 1976, date de la sortie de Black And Blue, signé des Rolling Stones, et qui bénéficie aujourd’hui d’une somptueuse réédition. Ces gâte-sauce avaient déjà hurlé à l’hérésie quand le défunt et très nigaud Brian Jones laissa la place à Mick Taylor comme guitariste censé accompagner Keith Richards. Et les voilà qui s’insurgent contre son remplaçant, Ron Wood. Pour tout arranger, le groupe délaisse le blues des origines pour s’aventurer du côté de la musique de boîte de nuit. Quand ils entendent le très funky Hot Stuff, premier titre de ce Black and Blue, les puristes sont au bord de l’AVC. Ça ne s’arrange pas avec Melody, jazz au swing des plus moites, et c’est Fool to Cry qui porte le coup de grâce. À l'orgue, il a pourtant l'immense Billy Preston, le seul musicien qui, avec Eric Clapton, aura à la fois joué pour les Beatles et les Rolling Stones (excusez du peu) ; mais voilà qui ne semble pas suffire à contenter les cuistres. Déjà, avec Angie, leur premier slow, ces derniers s’étaient déjà étranglés ; avec Fool to Cry, c’est le service des urgences direct. Cette ritournelle est si gluante de sucre qu’elle finit par coller aux dents. Mick Jagger se répand en falsettos tout en minaudant devant le micro. Le résultat a beau être parfait dans son genre, c’est est néanmoins trop ; ce, d’autant plus qu’avec Cherry Oh Baby, le reggae pointe le bout de son nez sur cet album.
Victimes du féminisme de l’époque…
Et ce sont les ligues féministes américaines qui se mêlent ensuite de la partie, ne goûtant guère l’affiche promotionnelle de ce qui devient le 33-tours de tous les scandales, puisque montrant une jolie blonde ligotée et couverte de bleus remerciant son groupe favori pour le traitement infligé… En 1979, répondant aux question du magazine Creem, Keith Richards se souvient : « Je trouvais ça amusant. Le problème, c’est que les gens n’ont pas beaucoup le sens de l’humour, et les institutions encore moins. Putain ! Un nombre insensé de femmes américaines ne seraient pas à moitié aussi libérées s’il n’y avait pas eu les Rolling Stones et des gens comme nous. » Autres temps, autres mœurs…
Il n’empêche, le grand public est au rendez-vous : en 1976, Black and Blue est numéro un des ventes aux États-Unis et en France, se contentant d’une deuxième place en Angleterre. Au fait, pourquoi un tel pas de deux artistique, que certains prennent, on l’a vu, pour un reniement ? Tout simplement parce que Mick Jagger a senti que l’air du temps était en train de changer. Commence, alors, l’âge d’or des night-clubs new-yorkais, dont le fameux Studio 54 qu’il fréquente assidument avec sa nouvelle épouse, la jet-setteuse Bianca Pérez-Mora y Macías, issue de l’oligarchie nicaraguayenne. L’heure est plus aux paillettes qu’à la révolution et Jagger ne se sent plus trop bien de chanter Street Fighting Man, hymne aux émeutes urbaines, devant ses nouveaux copains, dont Andy Warhol et sa clique de riches désœuvrés. Le vent nouveau qui souffle est chic, friqué et hédoniste. Encore quelques mois et le disco emportera tout sur son passage. Même les Rolling Stones, en 1978 et la parution de Some Girls, leur opus suivant, signent l’un de leurs plus grands succès, le très disco Miss You qui, aujourd’hui encore, fait se dandiner sur les dancefloors. Bref, les Rolling Stones sont à la croisée des chemins et Keith Richards, même bougonnant contre cette inspiration nouvelle, n’est guère en mesure de se faire entendre auprès de Mick Jagger, son alter ego, puisque naviguant à vue sur un océan opiacé. Une mauvaise habitude qui manque de lui valoir un bon paquet d’années de prison, lorsque leur tournée mondiale s’arrête à Toronto, au Canada.
Et la mère de Justin Trudeau qui entre dans la danse…
Là, les quantités d’héroïne saisies par la police montée dans ses bagages sont telles que le juge saisi de l’affaire refuse de croire qu’il ne s’agit que de sa « consommation personnelle ». C’est pourtant la stricte vérité… Dans la foulée, Margaret Trudeau, femme de Pierre Elliott Trudeau, alors Premier ministre canadien (le père de Justin Trudeau), passe beaucoup de temps dans l’hôtel où la sulfureuse formation a élu domicile. On la dit plus que proche de certains membres du groupe, dont cet immense couillon de Ron Wood. Voilà qui fait le bonheur des gazettes locales. Du bruit, de la fureur, du chaos, du sexe, de la drogue : « Ladies and gentlemen, the Rolling Stones ! », mantra clamé au début de chacun de leurs concerts. Nous sommes très loin de Gérard Lenorman ou de Vianney.
Au fait, n’en perdons pas de vue l’essentiel : que valait, alors, ce Black and Blue ? Faut-il l’acheter ou le racheter, surtout agrémenté de nombreux bonus, tous plus réjouissants les uns que les autres ? Oui, surtout que le guitariste Jeff Beck apparaît sur trois d'entre eux. Quoique contesté en son temps, l’album demeure l’un des meilleurs de leur fin de carrière. La preuve en est son interprétation sur scène. Pour les amateurs de DVD vendus sous le manteau, prière de se rapporter à celui consacré à leur mythique concert donné à Paris, aux Abattoirs de la Villette, les 6 et 7 juin 1976. Ce fut filmé par Antenne 2, à l’époque où la télévision de service public faisait encore son travail. Voilà qui se passait sous le règne de Valéry Giscard d’Estaing, Président peut-être, finalement, plus rock qu’un Emmanuel Macron avec son Kiddy Smile.
Pour la petite histoire et forme de clin d’œil à ceux ne goûtant guère cette musique, il y a la phrase de l’immense violoniste Yehudi Menuhin, malicieusement rapportée par Bill Wyman, bassiste du groupe, dans son autobiographie, Rolling with The Stones (EPA) : « Imaginez une perceuse électrique ou une sonnette, branchées de telle façon qu’elles produisent une note. Amplifiez cette note une centaine de fois, puis jouez-la sur une place publique. Ce que vous obtiendrez ressemble, selon moi, au concert que j’ai été contraint d’endurer à Ears Court, en Grande-Bretagne. »
Quel snob, ce Yehudi !
À propos du concert des Abattoirs, le voici en entier, bande de petits veinards :
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14 commentaires
Je découvre cette version de Fool To Cry, franchement sans le son on croirait du Aerosmith avec les mimiques de Steven Tyler, lequel a copié l’autre ? :)
Je suis probablement la seule fausse note dans ce concert de louanges, mais je n’ai jamais aimé ce groupe, ni les autres. Sans doute trop classique…
Ce n’est pas et de loin ma période préférée des Stones, mais c’est un album qui assure. Ma préférence dans leur discographie va à la période Beggars Banquet et Let It Bleed. J’ai décroché après Some Girls et leurs albums suivant le disputent entre l’affreux et le pitoyable. Il y en a qui ne savent pas s’arrêter.
Certainement le dernier bon album en effet, mais quand même pas de À à Z. Cependant avec l’arrivée de Ron Wood, ce piètre guitariste pénible à regarder de surcroit, c’est déjà le début de la fin …
Digression: Je pense aux petites heures de bonheur que les Stones ont apporté à ce pauvre peuple cubain lors de leur concert à la Havane, dans un pays où on meurt de tout et où même le blues, le jazz et toute forme de musique ternaire ont longtemps été interdits, jusqu’à ce qu’on souffle à l’oreille de Fidel que c’était l’expression d’une minorité opprimée…Gracias a ustedes, compañeros.
Perso, j’ai pas spécialement accroché. Trop opportuniste, dans l’air du temps. Style « il faut bien que vieillesse se passe ». Au demeurant, même les fans les plus jeunes sont plutôt demandeurs de Sympathy ou Gimme Shelter, ma préférée, surtout la version « seventh of July » de 90.
Je considère « Black and Blue » comme le dernier bon – et excellent même – album des Rolling Stones. « Miss you » qui viendra ensuite n’a de mémorable que son morceau titre, le reste n’est pas très marquant. Je ne parle pas de tous les albums qui suivent qui vont du médiocre à l’épouvantable.
Il n’y avait pas eu un mais quatre concerts aux Abattoirs à l’occasion de leur tournée européenne de 1976, les 4, 5, 6 et 7 juillet 1976. J’étais au premier, le 4, mais je ne crois pas que ça corresponde à votre vidéo qui doit se passer un des autres soirs. J’avais 13 ans. Quelques années plus tard, avec des potes, nous rencontrions Keith, Ron et Charlie en fin de soirée, dans une petite rue des Champs-Élysées, nous avons échangé quelques mots avec eux (surtout moi qui suis batteur et adore le jazz avec Charlie) et cela m’a marqué vie !
Si les stones avaient été des puristes , ils n’auraient fait que du blues et du rock’n’roll façon Chuck Berry .
Il a bien fallu qu’ils perdurent dans le temps .
J’ai bien aimé ce LP à l’époque .
Le son était excellent et le style oscillait entre rock et ballades et un excellent Melody . Et crazy Mama un bon rock stonien avec un Ron Wood qui assure .
Dans l’ensemble, un disque plutôt réussi .
C’était en 1976? Je n’en reviens pas , j’avais 20 ans à l’époque et j’étais à l’armée .
Chaque concert de Rock’n’roll se vit comme si l’on devait mourir demain.
Il sent la bière, la sueur et l’huile moteur.
Les paillettes, gloussements et entre-soi sont bons pour le showbiz, pas pour la zik.
On le voit à travers l’offre pathétique »actuelle »
Dire que dans quelques temps, on glorifiera les clones de ce groupe d’opportunités…
Félicitations à Nicolas Gauthier, fin connaisseur de cette splendide période, d’apporter son point de vue pertinent. Boomer, j’ai connu cette période bénie avec l’explosion du rock dont les Rolling Stones constituent LE groupe emblématique. La créativité de cette époque n’a pas trouvé l’équivalent depuis. L’atmosphère était gaie, tonique. J’ai assisté au concert Requiem des Stones à Hyde Park en 1969 donné pour le décès de Brian Jones. Inoubliable. C’était l’époque des minijupes, des T-shirts, de Carnaby Street. Quel temps merveilleux !!!
Ravi que BV soigne le boomer que je suis . Fan des Stones dès la première heure , je m’extasie de revoir cette pochette d’album mythique . Un reportage sur les radios pirate des sixties serait aussi le bienvenu . » Going back in time ; it’s the radio London flash back » !!!
Je me rappelle de Radio Caroline (prononcer CarolaÏne, please)
Moi aussi, je l’écoutais grâce à un ancien poste radio de navire qui pesait une tonne ( presque), mon père me l’avait rapporté pour que je progresse en anglais. Cela a été très efficace! Le seul hic, quand on me parle des artistes français de cette époque, je n’en connais pas un seul!
Sans oublier les Beatles ! Et les « haricots rouges ».