Réhabiliter Dire Straits, groupe un peu oublié du siècle dernier !

Il n’y a pas de mal à se faire du bien, quitte à rameuter les souvenirs du siècle dernier.
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On vient de rééditer Brothers in Arms, un album de Dire Straits, qui souffle aujourd’hui ses quarante bougies. Mais qui est Dire Straits ? Récapitulons.

1978, la vague punk est sur la crête. Leur musique énervée fait du bien, surtout après des années d’un rock progressif de plus en plus bavard : à l’époque, un seul morceau du groupe Yes peut emplir une pleine face de 33-tours. Aujourd’hui, on fait écouter ça aux prisonniers de Guantánamo, même le plus acharné des membres d’Al-Qaïda avoue dans l’heure qu’il est rabbin. Les punks, donc, avec leurs chansons n’excédant pas les trois minutes, vite composées, vite expédiées, font figure de salutaire courant d’air frais. Bref, une mode a chassé l’autre.

1978, donc, un groupe sort de nulle part : Dire Straits. La mode ? Ils ne doivent même pas savoir comment le mot s’écrit. Les rockers d’antan, avec leurs vestes afghanes, avaient le sens du look ; idem pour leurs successeurs punks, épingles à nourrice, croix gammées sur Perfecto à l’appui, qui montrent eux aussi un certain goût de l’apparence. Il y a encore la new wave et ses jolis garçons en costumes cintrés, ses synthétiseurs qui les font ressembler à des garçons de bureau plantés derrière un fax. Toujours à rebours de ces nouvelles tendances vestimentaires, les musiciens de Dire Straits sont fringués comme des livreurs de pizza et arborent des tignasses dignes des footballeurs est-allemands. Pour tout arranger, ils ne sont pas beaux comme les hippies de naguère et même pas choquants comme les punks, ou sexy tels les jeunes gens « modernes » d’alors. C’est Monsieur-Tout-le-Monde, celui qu’on oublie aussitôt croisé. Pas de quoi annoncer « le » groupe qui va bientôt régner en maître sur les années à venir, dira-t-on. Et pourtant.

À contretemps de la mode

Car pour tout arranger, leur musique participe d’une semblable incongruité : totalement à contre-courant de ce qui se vend à l’époque. Soit une sorte de country-rock emballé avec nonchalance et joué tout en retrait. Un style qui a fait la gloire confidentielle de l’Américain J.J. Cale, l’auteur d’After Midnight et de Cocaine, devenus succès internationaux lorsque repris par Eric Clapton.

En 1978, toujours, sort leur premier album, sobrement titré Dire Straits. Il a été enregistré à Londres pour une misère : 12.500 livres sterling. Dans ce disque, une perle : Sultans of Swing, ode aux musiciens de jazz s’échinant à se produire dans les clubs londoniens. Cette chanson tourne vite en boucle sur les ondes. C’est leur premier succès. Ce ne sera pas le dernier. En argot local, « dire straits » signifie être « fauché ». Ils ne le seront plus longtemps.

Mais, au fait, qui sont les Dire Straits ?

Généralement, un groupe de rock équivaut à la somme de plusieurs personnalités, chacune apportant sa personnalité propre. Là, non. Dire Straits, c’est Mark Knopfler, ses deux comparses d’origine, le bassiste John Illsley et le batteur Pick Whiters étant passés à tout, hormis à la postérité. En effet, Mark Knopfler compose, chante et assure aussi la fonction de guitariste soliste. Né le 12 août 1949 à Glasgow, en Écosse, il est le fils d’un architecte d'origine judéo-hongroise. Avant de connaître une célébrité tardive, il aura tour à tour été vendeur sur les marchés, ouvrier agricole, manutentionnaire, comptable et même… journaliste. Devenu vaguement professeur, il enseigne la journée et joue de la guitare la nuit durant. Son style est celui d’un autodidacte. Des années plus tard, quand il enregistre un album en duo avec Chet Atkins, immense guitariste de country, ce dernier a ses mots : « À la guitare, Mark Knopfler fait n’importe quoi, mais il le fait bien ! »

C’est donc un peu par effraction qu’en cette foutue année 1978, Dire Straits s’invite au sommet des ventes de disques, multipliant tôt les tournées gigantesques dans les stades américains. Puis, en 1979, il y a l’album Communiqué, avec son titre phare Once Upon a Time in the West, qui louche vers le reggae, tel un Eric Clapton qui, cinq ans plus tôt, a contribué à faire de Bob Marley la star mondiale qu’on sait en reprenant son I Shot the Sheriff. La machine est lancée. Pour de bon. Trois albums plus tard, c’est Brothers in Arms, celui qui nous occupe, immédiatement suivi d’une gigantesque tournée aux USA : 248 concerts donnés dans 117 villes, entre avril 1985 et avril 1986. Dans la foulée, il accompagne Bob Dylan sur scène et en studio et, le 11 juin 1988, à l’occasion d’un concert donné en l’honneur de Nelson Mandela, il s’offre le luxe de se faire épauler à la guitare rythmique par Eric Clapton, indéniable signe de réussite sociale et artistique !

Un disque qui servait à tester les platines CD…

À force de nuits passées derrière les consoles, le son de Dire Straits s’est si affiné qu’il devient la référence pour ce nouveau format, le CD, appelé à supplanter le vinyle d’autrefois. Autrefois, quand on voulait tester une chaîne Hi-Fi, on y posait le 33-tours du Dark Side of the Moon de Pink Floyd ; pour faire de même d’une platine CD, ce sera Brothers in Arms, galette parfois même fournie avec l’appareil. Quarante ans après, ce son, alors donné pour être magique, révèle aujourd’hui un peu de sa froideur. Il n’empêche : pour les nostalgiques de ces années-là, Dire Straits pourra faire figure de madeleine. Ce, d’autant plus que les chansons y étaient bonnes, tel ce Money for Nothing, composé avec l’aide de Sting, le chanteur de Police, autre groupe emblématique des 80’.

Et comme, pour une fois, Mercury, la maison de disques, a bien fait les choses, cette réédition est augmentée de deux autres disques retraçant un concert mythique donné à San Diego. L’occasion de vérifier que Mark Knopfler, malgré son charisme de mulot, était un compositeur surdoué, un chanteur inspiré et un guitariste à l’inimitable signature. Il n’y a pas de mal à se faire du bien, quitte à rameuter les souvenirs du siècle dernier.

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Nicolas Gauthier
Journaliste à BV, écrivain

Vos commentaires

37 commentaires

  1. Vu en concert à Bercy, une soirée magique, si ce n’est la première partie en tout point contestable…

  2. Extraordinaire….et aujourd’hui nous avons dégringolé dans le Rap ou Akamura, la décadence n’a pas de limites.

  3. A l’époque, nous avions de VRAIS chanteurs et de VRAIS musiciens, autre chose que les tristes clowns de la scène actuelle…

  4. Merci Boulevard Voltaire, merci Nicolas Gauthier pour votre « hommage » à Dire Straits.

    J’ai redécouvert ce groupe il y a une douzaine d’année en écoutant une émission radio qui avait choisit un titre, « What It is », comme générique. De là, je suis arrivé à Sultan of Swings et la virtuosité de Mark Knopfler à la guitare m’a définitivement convaincu de la qualité exceptionnelle de ce groupe.

    « C’était mieux avant ? » J’en suis convaincu et je donne à l’ami Gauthier le nom d’une autre groupe: Status Quo. Un de leur tube le plus connu « Whatever You Want ».

  5. J’avoue que je préférais Dire Straits à Clash ou aux Punk et à Duran Duran . Même si j’avoue que Orchestral Manoeuvre in the Dark est un excellent groupe de l’époque « New Wave » , les Ramones et Sex Pistol tout comme Lemmy Kilmister de Mötorhead ,eux, avaient le mérite d’animer quelque peu la scène musicale de l’époque.
    Le contraste était saisissant avec Dire Straits , ou JJ Cale, mais ils étaient incontournables à l’époque de Sultan of Swing , et c’est vrai que les ouvriers dont je faisais partie s’identifiaient aisément à ces gens qui auraient tout aussi bien pu être leurs collègues , de par leur façon d’être et de se vêtir , tout comme le Boss Bruce Springteen par ailleurs, mais lui surjouait un peu sur la partition des travailleurs .
    1978 , c’est l’année où je me suis payé une vrai chaine HI FI avec lecteur de cassettes de cd et platine à vinyle et ampli japonais de rigueur , que des trucs préhistoriques à l’ère de la musique en streaming mais tellement plus chaleureuse et conviviale . Ma petite fille aime écouter les comptines et chansons sur cassettes à bande que je faisais écouter à ma fille lorsqu’elle avait le même âge . Je ne les jetterais jamais . Quelqu’un d’autre le fera à ma place quand je ne serai plus de ce monde et que cet inconnu ne saura pas ce qu’elles représentaient pour moi .

  6. Pour l’anecdote, et aussi parce que cela peut intéresser certains, il y a eu une version française de cette chanson : « l’école du rock’n roll » ( que j’ai d’ailleurs entendu à la radio avant de connaître la version originale)

    • Le groupe qui l’interprète s’appelle Bistrock. Qui a aussi créé « Coquine », version « sublimée » de Cocaïne.

  7. « Charisme de mulot », oui, c’était bien ça le problème… Le concert le plus ennuyeux que j’ai pu voir, c’était Dire Straits.

  8. Peut-on tomber « amoureuse » d’une chanson?… OUI! C’est ce qui s’est passé quand j’ai entendu pour la première fois Brothers in arms. Je l’ai écouté en boucle, et encore aujourd’hui, ça reste un moment fantastique quand je me plonge dans la nostalgie des morceaux qui ont bercé ma jeunesse… Un groupe mythique!!!!!

  9. Mark Knopfler a participé ensuite au groupe « The notting hillbillies » qui est de la même veine….

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