[REPORTAGE] Ce jour où les agriculteurs sont entrés dans Paris

Devant l'Assemblée nationale s'est fait entendre le « cri de désespoir » des manifestants.
image @Yves-Marie
Les agriculteurs devant l'Assemblée nationale, le 8 Janvier 2026

« Les loups sont entrés dans Paris », chantait Serge Reggiani. Cette fois, ce sont les tracteurs du monde agricole qui ont infiltré la capitale, dans la nuit du mercredi 7 au jeudi 8 janvier. De cette armée de fourches et de paysans, un seul tracteur a réussi à atteindre l’Assemblée nationale en bravant les barrages de police et l’interdiction de circuler de la préfecture. Tomy est le héros du jour. Avec son tracteur, il est parti d’Aveyron mardi matin pour monter à Paris. « On a beau foutre le bordel à Rodez, il ne se passe rien. Alors, on vient à Paris, là où les décisions sont prises », nous explique-t-il. Deux jours de route à esquiver les forces de l’ordre et déjouer les embûches. La nuit, il s'assoupissait dans son tracteur, caché dans les bois. « Moi, j’ai dormi cinq heures en deux jours », raconte Séverine, à côté de lui. Une femme interrompt notre échange en apportant des victuailles aux manifestants. « Je suis parisienne, j’avais un grand-père aveyronnais », claironne-t-elle. « J’ai roulé sans phare, ni gyro, rien, pour ne pas me faire chopper », raconte Tomy, qui a roulé la nuit, « éclairé par la neige ». Alors que ses camarades décident de filer vers le centre de Paris, lui seul vise l’Assemblée nationale. Dans la nuit, il parvient à son but et se gare devant le palais Bourbon. De l’autre côté de la Seine trône l’obélisque de la Concorde. Sur le socle de sa monture, une banderole a été installée au petit matin sur laquelle on peut lire : « Ursula, tu nous prends vraiment pour des cons. »

« Sortez, bande de charognards »

« On tue nos vaches. » Jérôme appartient, lui aussi, au syndicat de la Coordination rurale. Il ne décolère pas contre l’inefficacité du gouvernement et les contradictions d’un « protocole aberrant » dans la gestion de la DNC« Des troupeaux entiers vaccinés ont été supprimés, se désespère-t-il, des troupeaux d’une valeur sentimentale inestimable qui ont été constitués par nos grands-parents qui sont aujourd’hui au cimetière. » Éleveur de 90 limousines, il parle avec amour de ce métier qui lui permet aujourd’hui à peine de survivre. « Quand on voit ce qu’il nous reste à la fin du mois, ce n’est plus tenable », entend-on, derrière nous. Jérôme aime ses bêtes, « tous les matins, je me lève et je pense à elles, souvent même avant ma famille », glisse-t-il, non sans émotion.

Plus loin dans Paris, des dizaines de tracteurs stationnent sur la place de l’Étoile ou sont retenus porte d’Auteuil. Tout au long de la journée, les Parisiens viennent se joindre au compte-gouttes aux agriculteurs. Parmi eux, Henri d’Anselme, soucieux de soutenir ce « mouvement populaire ». « On est en train de signer l’arrêt de mort de l’artisanat de la paysannerie française », explique le jeune homme connu pour son tour des cathédrales et son morceau de bravoure à Annecy. « On a remplacé le beau par l’utile, le bon par le rentable, le vrai par l’efficace », médite-t-il, en nous montrant son cœur : « Le problème, il est là. Il est philanthropique, il faut sortir de nos mentalités, nous assistons à l’essoufflement d’un système ultracapitaliste. » Soudain, un mouvement de foule se crée autour de la présidente de l’Assemblée nationale qui opère, sous les huées, une brève tentative de discussion avec les manifestants : « Il est où, l’argent », « démission », lance la foule, d’où se distingue une adresse aux élus de la nation : « Sortez, bande de charognards. » Bousculée, Yaël Braun-Pivet écourte son échange.

« La vraie écologie, c'est le monde rural »

À 22 ans, Gabriel veut croire qu’il est encore possible d’exercer le métier d’éleveur : « Je ne veux pas galérer comme mes parents. » Devant l’Assemblée nationale, il vient pousser un « cri de désespoir avant la mort ». Comme ses camarades, il veut de la « reconnaissance » et compare le traité du Mercosur à du « mépris » vis-à-vis du monde agricole. « Le problème, c’est la mondialisation. Je comprends que les gens achètent moins cher, mais la solution, c’est pas d’acheter des trucs de l’autre bout du monde. » Tous, ici, ont le sentiment de se battre contre l’inexorable, la fin d’un monde. Mais il n’y a pas de résignation, la détermination ne les quitte pas, comme la boue qui colle à leurs bottes. « On nous impose des normes écologiques que les autres n’ont pas », tous ont le même bon sens, tiennent le même discours, le même langage de la terre. L'honneur a un visage, ce jour-là.

Plusieurs députés viennent apporter leur soutien. Beaucoup sont du Rassemblement national. Jacobelli, Laporte, Diaz, Sicard, Ballard : ils sont nombreux. Sarah Knafo est présente aussi. Lorsqu’une délégation de La France insoumise pointe son nez, parmi les agriculteurs, beaucoup sont écœurés. La foule grommelle. « Ils cherchent des voix », « ils nous ont entubés pendant des années », « ils sont alliés avec les écolos qui veulent notre peau », « la vraie écologie, c'est le monde rural ». Lorsqu’un cri se détache : « Nous, on attend Jordan ! »

Cet article a été mis à jour pour la dernière fois le 11/01/2026 à 13:08.
Picture of Yves-Marie Sévillia
Yves-Marie Sévillia
Journaliste chez Boulevard Voltaire

Vos commentaires

62 commentaires

  1. Ce vendredi matin 9 Janvier 2026, Monsieur Macron a, crânement…, an..noncé qu’il ne signerait pas le Mercosur. Mieux vaut tard que jamais….même s’il sait pertinemment qu c’est trop tard. Quel courage tout de même après près de 20 ans de négo dont 8 au cours desquels Monsieur Macron a été présent aux toutes premières loges ! Au moins à ce sujet nous soutenons nos agriculteurs.

  2. NUNEZ était déjà aux commandes lors de la répression des GILETS JAUNES où il y a eu au moins une main arrachée et des yeux perdus, voilà le genre de personnage qu’aime Micron quelqu’un qui fait le sale travail pendant que lui se pavane et fait de grands discours guerriers, en 8 années à la tête de la FRANCE il aura fait plus de mal à lui tout seul que tous les dirigeants en 40 ans, pire que MITTERRAND c’est pas peu dire

  3. Mon soutien moral aux agriculteutrs … oui je suis loin de Paris et le verglas a eu raison de mon souhait d’aller les voir … mais le coeur y est ….
    Enfin ils ont pu monter sur Paris … ce n’est pas rien …
    Un point: Mr Nunez ministre de l’interieur: un parfait serviteur de l’etat macronnien ( un prefet c’est ça) assorti d’un parfait comedien … « faux » de la tete aux pieds …
    Enfin je voudrais dire – sur le fonds – que la seule solution aux maux de la France (la vraie) c’est le FREXIT … et d’urgence et quitter cette grande fumisterie qu’est devenue l’Europe …

  4. Le délirant de l’Elysée a inscrit le droit de mourrir au fronton de la République, à la naissance et bientôt à la sénescence, il prépare l’envoie des jeunes générations au casse pipe avec son féal MANDON et condamne les paysans au suicide : quel visionnaire !

  5. J’sais entendue hier soir un paysans responsable de la CR être heureux et reconnaissant à macron de ne pas signer l’accord du meurtresur alors que de toute façon il sera signé, Macron vous a bien b…….é il a tout fait pendant 9 ans pour la mise en place d’un tel désastre et là comme par magie ce n’est pas luis c’est les autres et vous les paysans vous êtes à nouveau prêt à le glorifier décidément vous êtes les paysans les plus bêtes du monde

  6. Si ce courage pouvait réveiller l’ensemble de la population. C’est toutes nos activités qui sont détruites, on en passe de l’être. Il faut impérativement sortir du piège UE, c’est le seul moyen de sauver ce qui reste de ce pays.

  7. Quelle douceur dans les propos de M. NUNEZ hier soir ;, a t’il enfin compris que ça « sent le roussi »
    s’il AGRESSE nos paysans ? alors que la population les soutient en majorité

  8. Simple question : C’est peut être la première fois que notre ministre de l’agriculture voit des tracteurs !!

  9. Personne ne parle des maladies qui vont survenir pour ingérer des viandes bourrées de médicaments. On sait déjà que les gens déracinés ont des problèmes en changeant leur mode alimentaire. Combien cela va coûter. Soutenir nos agriculteurs à tout prix, c’est urgent pour nos enfants. Et surtout, sortir de cette UE, reprendre notre avenir en main.

  10. « Devant l’Assemblée nationale, il vient pousser un « cri de désespoir avant la mort ».  »

    C’est en effet ce à quoi ça se résume, puisqu’il n’existe pas de solution politique. Demain les municipales, les alliances NFP et LR-Renaissance vont se partager les mairies, et passeront à autre chose.

  11. Bonjour, ce qui me désole dans tout cela , c’est la passivité du peuple français. Quand Charlie hebdo a été attaque , la France entière était dans la rue en 24 h ! ! ! . Le agriculteurs, qui nous nourrissent, manifestent pour que le peuple puisse avoir de quoi manger , rien ne se passe. J’aurai aimé que le peuple se mette derrière eux pour les soutenir . Ces gens, qui se battent pour que l’on ait du pain chaque jour, des légumes chaque jour , un morceau de viande chaque jour dans nos assiettes, sont très maltraités par Macron, il envoie les C R S au salon de l’agriculture avant d’y rentrer , quel trouillard et quel faux c…… Ces derniers jours , il leur envoie les blindés ! ! ! Il fait mettre des tracteurs à la fourrière, Il n’a même pas le courage de faire de cette façon, face aux trafiquants de drogues, ni devant les rodéos . Ils déteste les Agriculteurs , ainsi que le Peuple Français. Et nous , nous regardons cela comme un spectacle ,sans agir ! !! ! Les Iraniens sont bien plus courageux que nous ! ! ! Quand allons nous nous lever au lieu de le remettre en place aux élections….

    • Vous avez raison. Il faut aider les paysans. Les gens ont oublié que l alimentation est le fruit de la terre et du travail des hommes. Lors de la prochaine crise internationale les transports seront coupés et on crevera de faim. Seuls les suisses cherchent a garder leur autonomie alimrntaire. L UE nous tue.

  12. Il faut sortir de cette Europe là qui fait la part belle aux allemands, mercosur, électricité etc.
    On va crever.

  13. Nos agriculteurs crèvent, Brandt et consorts ferment, les groupe de textile ferment et on continue d’emprunter pour donner 10 milliards par an à l’Afrique au titre de l’aide publique au développement. On développe ailleurs et on détruit ici avec nos impôts. C’est écoeurant !

  14. il suffirait d’une loi imposer aux cantines, aux hephad, aux hopitaux d’acheter la nourriture produite et cultivée en France, de taxer à 50% les entreprises agro alimentaire et les resto qui imposeraient dans leurs plats des aliments venant d’ailleurs, mais que l’on pourrait produire ou cultiver en France métropolitaine et dans les dom tom….Dans le même temps, il faut baisser les charges des agriculteurs et cesser de les enquiquiner avec des normes idiotes et la bande à duflot

    • Une loi de ce type avait été déposée l’an dernier par un député liot…le PS,LFI,LR et …le RN ont vote contre …

    • imposer aux cantines, aux hépad ou aux hopitaux d’acheter la nourriture produite et cultivée en France on va vous répondre que ce ne sera pas possible pour rendre tout ces organismes  » RENTABLE » vous savez bien que tout absolument tout fonctionne à la rentabilité – les hopitaux n’arrivent plus depuis longtemps à faire leur job correctement, parcequ’ils sont dirigé par des gens qui les gèrent comme une entreprise et non comme un service dû à la population, qui est de plus en plus mal soigné et reçue ! Les cantines dépendent des mairies, là aussi les budgets sont serré, quand aux Hépad, ils se payent sur le dos de leurs résidents pour lesquels le respect humain est à la limite de l’accpetable, alors ce soucier de la nourriture, n’est pas dans leur logiciel !

  15. Un des agriculteurs disait aux policiers qu’ils accouraient moins vite dans les banlieues, il n’a pas tort. Je me demande qui a voté pour cette europe, parmi tous ces intervenants à la télé ou même ici, qui disent soutenir nos agriculteurs

    • Nous avons massivement voté contre la constitution européenne en 2005 qui nous privait de notre souveraineté dans beaucoup de domaines, mais l’ignoble traité de Lisbonne nous a été imposé deux ans plus tard. Dix neuf ans après, le résultat est là. Des technocrates véreux (pléonasme) de Bruxelles dirigent la France…contre un mur.

Commentaires fermés.

Vidéo YouTube

Pour ne rien rater

Les plus lus du jour

LFI ne veut pas voir les gens sortir de la pauvreté
Gabrielle Cluzel

Les plus lus de la semaine

Les plus lus du mois