[STRICTEMENT PERSONNEL] Ces affaires qui finissent en queue de poison

De la Brinvilliers à Jeffrey Epstein… rien de nouveau sous le soleil, en somme, pourrait dire Louis XIV.
IL20240409190919-jamet-dominique-929x522

Toute question, dit l’adage, mérite une réponse. Encore faudrait-il s’entendre sur le sens du mot « question ». Car celui-ci, devenu banal et anodin, fut longtemps l’appellation pudique de la torture, instrument mis par la loi à la disposition de la Justice en vue d’obtenir les aveux des accusés, prévenus et autres détenus, innocents ou coupables.

Sous la menace, ou sous l’effet, de la torture, il ne reste à ceux qui la redoutent et la subissent que le choix, douloureux, entre trois attitudes. Garder le silence, qui seul est grand, comme dit le poète. C’est ce que font les héros, Jeanne d’Arc ou Jean Moulin. Passer aux aveux, dans le cas où on a effectivement le malheur d’avoir à en faire. Ou enfin, à tant que faire, et perdu pour perdu, dire tout ce qui passe par la tête du supplicié et lui semble de nature à calmer un moment ses tortionnaires, quitte à mêler inextricablement le faux et le vrai.

La ténébreuse affaire des poisons

Tel fut le parti auquel furent réduites, sous la plus terrifiante des contraintes et pour leur perte, au zénith triomphant du Roi-Soleil, les deux principales suspectes dans la complexe et ténébreuse affaire des poisons, la marquise de Brinvilliers et la Voisin, l’une aristocrate dévoyée et déclassée, l’autre sage-femme de son état, mais, à la demande du client, faiseuse d’anges et empoisonneuse. Oui, reconnurent-elles avec force détails circonstanciés, voire inventés, en désignant comme complices les plus grands noms de France, elles avaient fourni la bien nommée « poudre de succession » à des héritiers qui n’en pouvaient plus d’attendre la mort de leurs proches, elles avaient aidé de grandes dames à se débarrasser d’enfants non désirés, elles avaient organisé des messes noires, assorties de l’égorgement de nourrissons. Elles avaient sollicité l’aide de Belzébuth en personne pour assurer à la maîtresse en titre du souverain la fidélité de celui-ci.

Quelle ombre sur l’astre flamboyant de la monarchie ! Quel grouillement de monstres derrière les façades grandioses de ses palais ! Louis XIV fut épouvanté à la lecture des vingt-sept tomes de l’instruction menée pendant des mois par les magistrats et les bourreaux de la « Chambre ardente ». Moins, semble-t-il, par l’horreur et le nombre des crimes dénoncés que par l’identité de ceux qui y étaient mêlés, parmi lesquels son propre frère ou du moins le très intime compagnon de celui-ci, le chevalier de Lorraine. Les deux Vendôme, le Grand Prieur et le maréchal, ses cousins de la main gauche. D’autres, encore. Mais surtout sa belle et chère Athénaïs, la Montespan. Sa décision fut sans appel. En présence de son lieutenant de police et des hauts magistrats qui avaient eu à en connaître, il fit brûler les procès-verbaux de l’enquête avant de livrer au bûcher la Brinvilliers et la Voisin. Une chape de plomb et de terreur s’abattit sur la cour et la ville, où seules quelques centaines d’initiés, dont la très curieuse et très informée Madame de Sévigné, suivaient et connaissaient les développements et les dessous de l’affaire. La monarchie absolue avait la volonté, les moyens et le pouvoir de contrôler la justice et d’étouffer les scandales.

La rocambolesque affaire du collier de la reine

Cent ans plus tard, les temps et les mœurs avaient changé. Louis XVI et la royauté en firent l’expérience à leurs dépens, qui sortirent humiliés et défaits de la rocambolesque affaire du collier de la reine. Contrairement à son aïeul, l’honnête monarque débutant (dont on rappellera au passage qu’il n’avait pas attendu la Révolution pour abolir la « question ») avait fait le pari de la transparence. Il comptait sur un grand procès public pour laver l’honneur de la reine et faire reconnaître, en même temps que la culpabilité des audacieux arnaqueurs à l’origine de l’affaire, celle du grand aumônier de France, de ce vaniteux et libidineux cardinal de Rohan qui n’avait craint ni l’offense ni le ridicule et avait cru, en échange d’une parure d’un coût exorbitant, obtenir les faveurs de la jeune souveraine. Mal lui en prit. Les libelles, les pamphlets, les brochures imprimés en Hollande ou à Londres et colportés à travers toute la France avaient persuadé un vaste public de la frivolité, de la prodigalité et de l’infidélité de la reine. Le Parlement rebelle de Paris, saisi du dossier, se fit une joie, tout en condamnant les escrocs qui avaient monté l’arnaque du siècle, d’acquitter le cardinal. La conclusion qu’un vaste public tira de ce qui lui était présenté comme un indénouable imbroglio fut que la reine était coquette, ce qu’elle était, dépensière, ce qu’elle était, adultère, ce qu’elle n’était pas (encore), que le souverain était un malheureux cocu, ce qu’il n’était pas (encore), et que le haut clergé était corrompu et vicieux, ce qu’il était. À la veille des grands événements que l’on sait, la monarchie sortit diffamée, discréditée et affaiblie de l’épisode où nombre d’historiens voient l’une des failles qui l’entraînèrent, avec la Révolution, dans l’abîme.

La tentaculaire affaire Epstein

Autres temps, une fois encore, et autre scandale, d’une autre ampleur, et à une autre échelle, mais reposant sur les mêmes bases que les deux affaires légendaires évoquées plus haut, celles, éternelles, de l’argent, du sexe, et jetant la plus crue et la plus impitoyable des lumières sur les mœurs, les comportements, les connivences, les complicités, les délits, voire les crimes et surtout l’injustifiable, l’inexplicable ou trop facilement explicable impunité d’un microcosme de privilégiés qui ont échappé pendant des décennies aux conséquences de leurs actes et qui, à l’heure où ces lignes sont écrites, tentent désespérément d’empêcher, ou de retarder, ou de scinder, ou de caviarder la divulgation de leurs turpitudes.
Rien de nouveau sous le soleil, en somme, pourrait dire Louis XIV. C’est vrai, l’homme reste le même, et sa nature n’a pas changé depuis Néron, depuis Mahomet, depuis Gilles de Rais ou depuis le marquis de Sade. Ce qui a changé, c’est la taille du monde, la facilité des transports et des communications. La tentaculaire affaire Epstein, puisqu’il faut l’appeler par son nom, nous apporte chaque jour et va continuer de livrer pendant des semaines et des mois de nouvelles pâtures à la curiosité, à la suspicion, à la malignité publiques, sans qu’il soit toujours aisé de distinguer les criminels des innocents et de simples relations d’affaires, de culture, de salon ou de plages et les partenaires d’orgies criminelles. Au tableau de chasse du pervers et fascinant Epstein sont venus s’inscrire des princes, des princesses, des chefs d’État et de gouvernement, des ministres, des acteurs, des personnalités diverses. Il ne manque même pas au dossier des assassinats maladroitement maquillés en suicides et des testaments dont les bénéficiaires se disent ignorants ou étonnés.

On comprend mieux, à la lumière des révélations qui pleuvent, que les démocrates américains n’aient pas accéléré des enquêtes et des procédures qui s’annoncent aussi compromettantes pour eux-mêmes que pour leurs habituels adversaires républicains, et réciproquement. Les uns comme les autres ont cru échapper aux conséquences de leurs fautes en les dissimulant aussi longtemps qu’ils l’ont pu. Erreur classique et colossale. Le venin que distillent jour après jour les révélations des médias n’est pas moins corrosif du fait d’être instillé au goutte-à-goutte.
Au point où nous en sommes, le président Trump et le ministère de la Justice à sa botte ont plus à perdre qu’à gagner en cachant ou en déguisant une vérité dont le contrôle leur échappe désormais. Le scandale Epstein est le coup le plus sévère que la réalité ait porté depuis bien longtemps à la réputation, à l’image et à la crédibilité de ce que l’on continue paresseusement à qualifier d’élites quand certains puissants ne sont que des privilégiés qui se croient au-dessus des lois. D’ores et déjà, il est permis d’en tirer deux conclusions. Le mensonge par omission ou par commission, la censure et le caviardage sont incompatibles avec la démocratie. Par bonheur, il est impossible, aussi longtemps qu’une démocratie reste en vie, d’étrangler, de pendre ou d’étouffer la vérité.

Picture of Dominique Jamet
Dominique Jamet
Journaliste et écrivain Président de l'UNC (Union nationale Citoyenne)

Vos commentaires

41 commentaires

  1. Il y a quelques années, un ancien ministre de l’EN, Luc Ferry avait fait sur un plateau de tv, des allusions de source sûre mettant en cause des personnalités dans des affaires abominables.
    On n’a plus entendu parler de rien. Non non, l’ancien ministre n’a pas Été menacé ;qu’allez vous
    imaginer

    • Dans la même veine, en 1998 Roger Holeindre avait fait une sortie remarquée sur Jack Lang. Pas contredit mais aussi pas suivi. Donc le complotiste qui sommeille en chacun d’entre-nous ne peut pas s’empêcher de penser qu’il n’y a pas forcément de fumée sans feu !!

  2. « Oui, reconnurent-elles avec force détails circonstanciés, voire inventés, en désignant comme complices les plus grands noms de France, elles avaient fourni la bien nommée « poudre de succession » à des héritiers qui n’en pouvaient plus d’attendre la mort de leurs proches »

    Tiens c’est bizarre, on croirait retrouver nombre de personnes prônant l’euthansie! Verrons nous des procès avec la véritable raison de ces meurtres? Ou bien, cela finira t-il en queue de poisson, à savoir enfoui quelque part dans des tonnes d’arguments prétendant l’amour du prochain, et autres mensonges pour tenter « désespérément d’empêcher, ou de retarder, ou de scinder, ou de caviarder la divulgation des turpitudes » de ceux qui légifèrent sur ce triste problème.

  3. A la plage, difficile d’ignorer les poubelles mises à notre disposition pour y déposer les détritus et autres papiers dus à notre consommation. Et l’odeur donc ! Ce que font les vacanciers, c’est de s’en éloigner le plus possible tout en sachant en garder l’usage. Ce que je veux dire par là, il est impossible de rester indemne dans un climat malsain. Ou on s’en accommode (en fermant les yeux) ou même, pour certains, on y participe (pour en récolter les fruits pourris et donc juteux) mais jamais on ne s’en défait totalement. Quitte, par simple contact, à paraître de connivence avec ceux par qui le scandale arrive et finalement se retrouver mêlé, peu ou prou, aux actes infâmes commis. La démonstration CQFD de Monsieur Jamet est implacable. Pour ceux que cela intéresse, l’affaire risque d’être longue et d’apporter de nouvelles révélations sans aucun doute. Shocking ! Comme diraient nos amis anglo-saxons.

  4. Tout cela est bel et bien, mais vous oubliez d’évoquer ceux qui savaient et depuis longtemps, et dont vous êtes un éminent représentant, et qui n’ont pas moufté. Les turpitudes de J Lang sont bien connues depuis des lustres, et pas seulement des germanopratrins. Autre exemple, la fille cachée de Mitterrand ? Quel journaliste en ignorait l’existence ? Alors, et sans me faire l’avocat du sinistre destructeur de la culture, j’observe qu’aujourd’hui c’est la curée, la meute s’en donne à coeur joie, quelquefois avec jubilation ! Tout cela est pitoyable, et démontre encore qu’accorder crédit au quatrième pouvoir, faiseur ou défaiseur de roi, est d’une stupidité sans bornes.

  5. Souvenons nous de l’affaire Strauss-Kahn et de certains réseaux de prostitution. Qu’en est-il, 20 ans se sont passés et c’est le silence. En sera t’il de même pour cette affaire ?

  6. Une partie de la gent humaine est à vômir mais de tout temps, les viols dans les campagnes au Moyen Age, les messes noires sous Louis14 , le droit de cuissage des seigneurs, des curés des beaux pères , je continue !! Seule différence c’est que maintenant 80% des faits délictueux font l’affiche !! Bon essayons de ne plus y penser cela ne servira à rien de toute façon !! Le pouvoir et l’argent et le sexe tiennent le monde !!

  7. affaire immonde qui montre helas que les puissants se croient au dessus des lois et n’acceptent evidemment pas d’être rattrapes parles faits….et par leurs ignobles turpitudes. il faut que la justice du peuple passe et soit implacable et sans aucune faiblesse.

    • Si ce n’était que les puissants ? je vous laisse vos illusions les turpitudes humaines sont dans toutes les couches sociales hélas !!

      • Cela contredit un peu ce que vous dites plus haut … Si c’est vrai que toute les classes sont
        impliquées (hélas), les classes aisées détenant des pouvoirs en ont fait cent fois plus que
        les autres, jouant sur l’impunité !

    • Si vous croyez que dans le peuple à tous les niveaux les gens sont mieux ?? Le chômage vacances au maximum, le RSA traavail au noir, l’arrêt maladie indu, l’insceste, la brutalité envers les femmes !! les trafics en tout genre !!30% des politiques sont de vrais tordus mais le poucentage est plus important dans toutes les couches sociales !! Moi je connais des anciens commerçants des années 60 qui ont fait du noir au maximum et qui ont des millions sur des contrats d’assurance vie et ne payent pas bien sûr l’IRPP !! et je parle de réalités !! A vômir dans tous les camps !! et les LFI de Notre Dame des Landes, les écolos nuls de quoi vivent ils ???

  8. Les scandales n’ ont certes pas manqué dans l’ entourage de Louis XIV mais le peuple n’ était sans doute pas aussi souillé par le vice et puis les prédicateurs savaient parler du ciel et de l’ enfer ; saint Jean-Eudes n’ avait pas peur de dénoncer le mai et de montrer la voie du salut .

    • Si vous croyez que dans le peuple à tous les niveaux les gens sont mieux ?? Le chômage vacances au maximum, le RSA traavail au noir, l’arrêt maladie indu, l’insceste, la brutalité envers les femmes !! les trafics en tout genre !!30% des politiques sont de vrais tordus mais le poucentage est plus important dans toutes les couches sociales !! Moi je connais des anciens commerçants des années 60 qui ont fait du noir au maximum et qui ont des millions sur des contrats d’assurance vie et ne payent pas bien sûr l’IRPP !! et je parle de réalités !! A vômir dans tous les camps !! et les LFI de Notre Dame des Landes, les écolos nuls de quoi vivent ils ???

  9. Monsieur Jamet, je trouve votre conclusion bien optimiste. La vérité ne triomphe pas toujours, demandez à la famille de Robert Boulin.
    On nous enfume avec les noms de seconds couteaux, on invoque les fakes news. Il en existe au moins une évidente : Albert Einstein ne se faisait pas appeler Albert Einstine !

    • J’ai vérifié pour le mot « epstein » en anglais. Il y a la prononciation américaine et l’anglaise. Une des deux, je ne sais plus laquelle se dit ips comme dans hips et puis en décomposant ste se dit sti et ensuite e se dit i comme dans ET et enfin i se dit aï ( live, prime, time comme tout le monde sait maintenant) pour finir avec n comme on dit aussi, alors profitons de la même prononciation.

      Donc pas de pédant « epsteen » mais « ips-ti-aï-enne ». ( Pas facile facile à prononcer). Bon dimanche.

  10. Rappeler les poisons de la monarchie ne dissout pas ceux de la République auxquels les socialistes accomodants ont ajouté leurs fleurs vénéneuses un poing c’est tout. De Mitterrand à Macron, combien d’angles morts ! Quand les langues se délieront on aura gagné le jackpot. La dignité de Vigny, que vous évoquez n’est pas de mise dans ce dossier ténébreux. Elle fut aussi celle de Paul Moran (« Tais-toi »). Mais nous avons affaire là à des affairistes de grand chemin, logés dans des loges ( dont ils ont violé la grand-mère), chaperonnés de rouge-sang, se jugeant au-dessus des lois ( qu’ils façonnent à leur auge), manipulant la democratie dans des alambics de leur tour. Finalement, M.Lang, en quittant la scene sonne le tocsin de cette musique « en mineures ».Il rend un grand service au socialisme en nous en privant – du moins il faut en prendre espoir. La baguette revient au son du vrai. Ce peut etre un instrument de torture si on nous la livre nue. Avons-nous les oreilles pour la supporter?

  11. Une « vision philosophique » sur ce qu’est la « VRAIE VIE » et les délires d’une caste déconnectée pourrie jusqu’à la moelle ? ! …
    Mais sinon « TOUT va très bien à Jamais land » ! …

  12. Argent, sexe et politique, rien de nouveau en effet. Quant à la démocratie, existe t elle? Pas en France, pays qui n’interroge pas son peuple ou s’assoit sur sa décision. Triste humanité. C’est à chacun de nous de trouver qq part la lumière.

    • Allez faire un petit tour en Iran, ou en Chine et même en Corée du Nord et pourquoi pas aussi en Russie et là vous ne direz plus des bêtises sur la démocratie français bien que la situation je vous l’accorde ne soit pas brillante, le laxisme de la gauche ayant tout détruit !!Arrêtez de raler sur tout !!

Commentaires fermés.

Vidéo YouTube

Pour ne rien rater

Les plus lus du jour

⇨ Tous les vendredis de 17h30 à 19h30
avec Marc Baudriller et Boulevard Voltaire ⇦

LFI ne veut pas voir les gens sortir de la pauvreté
Gabrielle Cluzel

Les plus lus de la semaine

Les plus lus du mois