[STRICTEMENT PERSONNEL] C’est Nicolas qui paie
Depuis mardi dernier, 21 octobre 2025, Nicolas Sarkozy dort, ou du moins couche, dans une cellule de prison. L’ancien président de la République, en somme, est de nouveau logé aux frais de l’État. Comme n’importe quel justiciable, comme n’importe quel condamné. Certains, qui ne sont pas de ses amis, ironisent et feignent de s’étonner, voire de se scandaliser, que le détenu jouisse, pour lui tout seul, de neuf mètres carrés où prennent notamment place un lit individuel, un bureau, une chaise, des toilettes, un téléphone fixe bridé où l’on nous jure que ses conversations avec ses avocats ne seront pas écoutées, et, sans supplément, au cas où, de deux gardes du corps qui, mieux encore que les matons de la pénitentiaire, garantiront sa sécurité. Byzance… Il a même pu apporter, outre un peu de linge de corps, deux livres, Le Comte de Monte-Cristo, apologie romanesque de la vengeance, et une Vie de Jésus où il est question de condamnation arbitraire, de mort et de résurrection. Tout un programme.
Louis XVI et Pétain avant lui
La Santé, au fait, n’est pas plus éloignée du palais du Luxembourg, du palais Bourbon ou du palais de l’Élysée que la roche Tarpéienne du Capitole. Pour nous en tenir à notre roman national, l’ancien maire de Neuilly, ancien ministre de l’Intérieur, ancien premier magistrat de France, n’est pas le premier à passer ainsi du sommet des honneurs aux tréfonds de l’indignité. Ne nous cachons pas pour autant que la chose, en temps ordinaire, relève plutôt de l’exception.
La première fois, de mémoire d’historien, c’était en janvier 1793. Louis XVI touchait du doigt « le malheur d’être roi ». Accusé de haute trahison, « Louis Capet » était jugé et condamné pour haute trahison en vertu des lois rétroactives d’un régime qui se baptisait dans son sang, au terme d’un procès expéditif où ceux qui osaient lui accorder des circonstances atténuantes risquaient de payer de leur tête tout vote autre que celui de la peine capitale.
La deuxième fois, c’était il y a quatre-vingts ans. L’ex-vainqueur de Verdun, ex-maréchal de France, ex-chef de l’État, comparaissait devant une Haute Cour de justice, dont le président lui avait prêté serment, où l’avocat général tenait à faire oublier que, déjà retraité, il avait en vain sollicité de reprendre du service sous Vichy et où les jurés justifiaient par leurs titres de résistance leur droit à présenter et à faire payer au glorieux vieillard déchu la note de nos désastres, de nos hontes, de l’Occupation, de l’humiliation, de la collaboration, de la répression et de la victoire par KO du camp du Bien, notamment incarné par le petit père Fouettard des peuples, sur le camp du Mal.
Rien de semblable, en 2025. Ni lois d’exception ni tribunal spécial. Si Nicolas Sarkozy comparaissait modestement devant une chambre correctionnelle, c’était simplement et seulement pour avoir sollicité et obtenu le financement de sa candidature à l’élection présidentielle de 2007 – il y a dix-huit ans ! - auprès du régime dictatorial et sanguinaire du colonel-président Kadhafi.
À ce point, l’auteur de ces lignes a le choix entre deux thèses : ou plaider l’innocence du prévenu et de ses fidèles et maladroits envoyés spécieux, Brice Hortefeux et Claude Guéant, quitte à prendre quelques distances avec l’évidence. Ou dire ce qui lui paraît être la vérité, quitte à déplaire.
La délégation auprès du boucher de Tripoli, par le ministre de l’Intérieur et candidat à la présidentielle, de deux hauts fonctionnaires et amis fidèles – ils l’ont prouvé et payé ! – et leur séjour en Libye n’avaient aucune justification officielle. L’un comme l’autre n’en ont, du reste, gardé aucun souvenir. En revanche, l’amnistie accordée par la suite, une fois Sarkozy élu, au beau-frère de Kadhafi, auteur reconnu et condamné de l’attentat qui avait coûté la vie à plus de deux cents passagers, dont plus de cinquante Français, puis l’extravagante réception du Guide libyen et de son harem à l’hôtel Marigny trouvent une explication plus que plausible dans la reconnaissance du service rendu au futur chef de l’État français.
Intuition, conviction et faisceau de présomptions
C’est sur une base logique que les juges ont donc condamné, « vingt ans après », Nicolas Sarkozy, Brice Hortefeux, Claude Guéant, etc. Sans preuve. Sur la base de leur intuition, de leur conviction et d’un faisceau de présomptions accablant. Mais sans preuve. C’est sur cette base que la justice, rendue au nom du peuple français, a frappé d’une peine infamante un ancien président de la République sans tenir le moindre compte de l’échec de l’instruction et du vide du dossier. Sans tenir le moindre compte des conséquences humaines, personnelles et politiques d’une condamnation qui ne prouve nullement que la justice est dure aux puissants, plutôt qu’aux misérables, mais bien qu’elle est dure aux anciens puissants, impitoyable à ceux qui ne sont pas du bon côté de la manche et indulgente ou aveugle aux fautes, aux délits voire aux violations éhontées de la loi lorsque les unes et les autres sont commis par des amis.
Si l’on admet que de simples présomptions légitiment la condamnation de Nicolas Sarkozy et de ses acolytes, les mêmes accusations, mais prouvées, justifieraient – auraient justifié, en leur temps – la disqualification d’un François Mitterrand, dont la campagne était financée par le système Urba, d’un Jacques Chirac, dont les caisses étaient alimentées par des ponctions sur les marchés de la ville de Paris, d’un Édouard Balladur, bénéficiaire des largesses clandestines du Parti républicain, tous sauvés par le dévouement d’un Glavany, d’un Emmanuelli, d’un Juppé, d’un Léotard qui sacrifièrent leur carrière personnelle à la victoire de leur cause.
Les magistrats d’aujourd’hui sont-ils plus courageux que ceux d’hier ? Plus impartiaux ? Plus honnêtes, intellectuellement et moralement ? Non. Ils sont syndiqués. Leur force est faite de l’affaiblissement des autres pouvoirs. Ignorent-ils, aujourd’hui plus qu’hier, que leurs verdicts, dans des affaires politiques, ont des explications, des implications et des conséquences politiques, et que leur autorité ne cesse d’empiéter sur le terrain de l’exécutif, du législatif… et des électeurs ? Pouvaient-ils ignorer qu’en condamnant avec autant de célérité que de sévérité François Fillon pour des coquecigrues signées Arnys, ils lui barraient la route de l’Élysée ? Qu’il en sera de même s’ils interdisent aux Français d’élire à la magistrature suprême la candidate de leur choix ? Qu’ils s’arrogent un pouvoir qu’aucun texte ne leur reconnaît, et que l’exécution dite provisoire de certaines peines capitales est de fait une mise à mort ? Qu’ils sont censés ne pas juger au nom de la gauche mais au nom de la loi ? Comment expliquer autrement que par des considérations extra-judiciaires l’indulgence dont a bénéficié François Bayrou dans l’affaire des attachés parlementaires du MoDem, la décapitation symbolique du premier parti de France, dans une cause analogue et l’absence, à ce jour, de toute suite judiciaire dans l’affaire des attachés parlementaires de la Mélenchonie ? Qu’advient-il de l’État de droit, quand le châtiment n’est pas proportionné au crime mais modulé selon la tête du client ?
Aujourd’hui, c’est Nicolas qui paie. Au-delà de son cas et de sa personne, qui n’est pas près de sortir des griffes des grippeminauds syndiqués, c’est la démocratie qui trinque.
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83 commentaires
Ça commence à être vraiment difficile de dire « Je fais confiance à la Justice de mon pays » (sauf bien sûr si on est du bon côté). L’allégorie de la justice aux yeux bandés portant une balance avec ses deux plateaux identiques devient un peu éculée …