« Tout ce qu’un grand reporter fait sur le terrain mais qu’il ne raconte jamais »

Jean-Louis Tremblais, ancien grand reporter au Figaro, vient de publier Entre les lignes
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Jean-Louis Tremblais a été, plus d’un quart de siècle durant, grand reporter au Figaro Magazine. Il a quasiment couvert toutes les guerres, souvent au péril de sa vie. Pourtant, il n’a jamais pu tout dire de ce qu’il avait vu - omerta médiatique oblige. D’où cet ouvrage, Entre les lignes, publié chez Érick Bonnier.

 

Nicolas Gauthier. À vous lire, on comprend bien que la géopolitique est la discipline complexe par excellence. Quel que soit le conflit, il n’y a jamais de « gentils » ou de « méchants ». De par votre connaissance du terrain, on imagine que vous êtes au premier rang pour savoir que l’Histoire ne s’écrit pas en noir et blanc…

Jean-Louis Tremblais. La géopolitique n’est qu’une transposition de la vie entre les bipèdes (invariable depuis les bastons des cavernes pour le contrôle du feu ou des femmes) appliquée aux États ou aux nations. C’est la loi de la jungle mise en partition par les puissants et leurs suppôts. J’entends par « suppôts » les diplomates, les conseillers, les communicants et, engeance de l’engeance, les journalistes « reconnus », les donneurs de leçons. Je ne crois ni au Bien ni au Mal, ni au noir ni au blanc, ni aux « gentils » ou aux « méchants ». Je n’ai vu que des crétins qui se foutaient sur la gueule avec constance et méthode, et commanditaient ensuite des études ou des rapports pour justifier leur instinct de mort ou leur soif d’hubris…

 

N. G. En cet exercice délicat, on voit chez vous la patte de Gérard de Villiers, le père de SAS. Hubert Védrine disait de lui : « La plupart des journalistes cherchent à juger sans comprendre. De Villiers, lui, cherchait toujours à comprendre sans jamais juger. » Joli bréviaire, non ?

J.-L. T. C’est un compliment et je vous en remercie. Gérard de Villiers est bien plus que la scène de sodomie récurrente et attendue, page 58 (je dis ça au pif !) de chaque SAS. C’est un type qui allait sur place, passait plusieurs mois pour enquêter avant de pondre un livre. Un ami de la DGSE m’a avoué, un jour : « On lisait SAS avant de partir sur zone. Et c’était mieux que les "briefs" de la "Boîte". Tout y était, jusqu’aux adresses précises et à la description des chiottes ou des chambres ! » À l’inverse, le journaliste contemporain, c’est l’équivalent du curé fin XIXe siècle (époque Mgr Dupanloup) : il condamne et il sermonne sans rien piger. Surtout, il répète ce que disent ses confrères, de peur d’être exclu du troupeau bêlant où l’on bouffe bien et l’on se tient chaud. C’est du psittacisme, plus du journalisme.

 

N. G. Dans le conflit ayant ravagé l’ex-Yougoslavie, au siècle dernier, les Serbes sont ainsi passés pour les « méchants », au contraire des Croates et des Bosniaques, tenus pour « gentils ». On a surtout l’impression que les seconds avaient fait appel à de meilleures agences de communication que les premiers. Ce qui a ainsi permis, en toute impunité, à l’OTAN de bombarder la Serbie. On se trompe ?

J.-L. T. On ne se trompe pas, cher ami. Le Serbe des années 1990, c’est la préfiguration du Russe d’aujourd’hui : un vilain, un méchant, race blanche, chrétien, patriote et qui n’a pas envie de se faire emmerder par les mosquées noires ou la Maison-Blanche. De par notre Histoire commune (alliance franco-serbe et Franchet d’Espèrey), tout portait la France à soutenir la Serbie lors de la « guerre du Kosovo » que vous évoquez. Nous fîmes le contraire en bombardant Belgrade en 1999. Sur ordre des États-Unis et afin de créer ex nihilo le Kosovo, État douteux et musulman au cœur des Balkans, dont la seule raison d’être est d’héberger la plus grande base militaire de l’US Army en Europe et des bordels à Moldaves. Avec les applaudissements de Saint-Germain-des-Prés et de BHL.

 

N. G. Les États-Unis ont inventé le concept d'« État voyou ». Mais avec ses guerres incessantes, souvent menées au mépris du droit international, les USA ne sont-ils pas, eux aussi, l’un des premiers « États voyous » ?

J.-L. T. L’Amérique, c’est l’archétype de l’« État voyou » : pays forgé dans la violence du Far West, peuplé par des putains et des arsouilles (qu’on ne voulait plus chez nous), des prédicateurs et des puritains exclus par leurs Églises parce que cinglés jusqu’au trognon, un pays inculte et violent, le seul au monde ayant réussi à accomplir le génocide parfait (celui des Amérindiens) sans que nul ne s’en offusque. On l’a vu en Serbie, en Afghanistan ou en Irak : l’Oncle Sam se fout du droit international comme du reste du monde. C’est un cow-boy enrichi, surarmé et obèse qui fait la loi au Colt, tout en prêtant serment sur la Bible…

 

N. G. Votre travail n’a-t-il pas été rendu de plus en plus difficile, au fur et à mesure que les médias dominants disaient à l’avance qui avait tort et qui avait raison ?

J.-L. T. Si. Parce que la « profession » vous fait sentir que vous n’êtes pas dans les clous. Parce que votre journal vous dit : « On ne peut pas écrire ceci ou cela, etc. » Parce que vous en avez marre de faire le grand écart pour ne pas heurter la doxa…

 

N. G. Vous faites vôtres ces mots d’Henri Béraud : « Le journalisme est un métier où l’on passe la moitié de sa vie à parler de ce que l’on ne connaît pas et l’autre moitié à taire ce que l’on sait. » Pourquoi avoir décidé de faire mentir cette maxime ?

J.-L. T. D’abord, Henri Béraud est un « pays », un « gone » ; bref, un Lyonnais comme moi. Ensuite, c’est l’un des plus grands reporters de sa génération (qui en comptait beaucoup, et dont on n’a voulu retenir qu’Albert Londres et Joseph Kessel). J’ajoute que c’est une belle plume, prix Goncourt 1922 pour Le Martyre de l’obèse. Votre citation est extraite du Flâneur salarié, ouvrage qui relate ses années de reportages. Elle résume toute l’ambiguïté de ce métier : causer de ce qu’on ignore et la boucler sur ce qu’on sait. À mon modeste niveau, j’ai souhaité restituer dans ce livre ce qui était « entre les lignes » de mes articles, à savoir ce qui ne fut jamais publié dans Le Figaro Magazine pour ne point incommoder le lecteur : tout ce qu’un grand reporter fait sur le terrain mais qu’il ne raconte jamais, du comique au tragique en passant par le banal ou le grotesque. Bref, le cambouis de la machine Presse…

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Nicolas Gauthier
Journaliste à BV, écrivain

Vos commentaires

12 commentaires

  1. Je me suis dit encore du baratin de journaliste qui se la raconte et qui va nous la faire encore à l’envers, et bien non. Cela m’a mis en forme et j’ai aussi bien ri. Par mon métier de journaliste/réalisateur TV et de par 30 ans de terrain sur plusieurs continents j’ai vraiment aimé vous lire, enfin du langage de vérité de la vraie vie sur le terrain, j’apprécie votre regard sur les « copains » qui se la jouent et le nombre de trouillards que j’ai croisé mon toujours fait pitié. Merci pour ce « passage » de l’autre côté du miroir. C’est pour cela que j’ai toujours choisi la solitude professionnelle sur le terrain.

  2. Pour savoir ce qu’est un journaliste, aujourd’hui comme hier, lisez le « Bel Ami » de Maupassant et la description qu’il fait du journal imaginé « La Vie Française » dont le propriétaire « millionnaire » Monsieur Walter pourrait s’appeler Bouyghes, Bolloré, Pinault, Baylet, Niel , Hersant, Saadé, Pigasse, Drahi ou tout autre des financiers « milliardaires » qui possèdent aujourd’hui la quasi totalité des médias français.

  3. Nulle intention chez moi de nier les crimes de guerre commis par certains serbes mais je ne peux qu’ appuyer les propos qui dénoncent leur présentation QUE comme LES criminels en ex-You. J’ai passé trente mois dans la JNA au sein d’une unité initialement composée d’étrangers mais qui comportait beaucoup de Serbes, d’ une diaspora ancienne, qui comprenaient difficilement le serbo-croate, voire pas du tout.
    Durant ces trente mois j’ai vu des abominations commises par des Musulmans ( M majuscule puisque peuple) et celles-ci furent parfois telles que je ne puis les décrire içi, à peine de renoncer à la publication de mon témoignage. La narration la plus « soft »‘ est ceci : un jour nous découvrons deux ambulances Serbes dans un chemin creux ; chauffeurs et convoyeurs abattus après avoir été placés devant leurs véhicules respectifs. Tous les blessés sur civières morts d’une façon que je tairai. Ce n’est qu’un des nombreux crimes que j’ai vus, certains commis sur bébés et enfants d’ âges divers, d’autres commis sur des vieillards.
    La guerre étant incroyablement criminogène, j’ai hélas vu des crimes commis par chaque partie.
    L’ affaire de Sebrenica, à laquelle je crois maintenant, m’a paru à l’époque impossible car elle ne ressemblait en rien à ce que je constatais.
    Enfin, je voudrais aborder une connerie purement journalistique : « le viol comme arme de guerre ». Les viols sont commis par des crapules qui profitent de la vulnérabilité de dames qui deviennent des proies. JAMAIS, je le jure, je n’ai eu connaissance d’un seul officier qui le recommande mais PLUSIEURS FOIS j’en ai vu envoyer un homme ou plusieurs se faire juger alors que nous étions en temp de guerre. En dépit de cela il n’est pas contestable que de nombreuses femmes, de chaque ethnie, ont subi les pires outrages.
    J’ ai à deux reprises essayé de dire ces vérités à des journalistes mais la doxa prévalait : Croates et Musulmans bien gentils, Serbes très méchants. Même après la découverte du massacre de Knin par les Croates.

  4. « …Surtout, il répète ce que disent ses confrères, de peur d’être exclu du troupeau bêlant où l’on bouffe bien et l’on se tient chaud. »… Cela pourrait s’appliquer à n’importe quel ahuri nourri de bien pensance, qui crève de trouille d’être éliminé s’il dit pas ce qu’il faut. C’est valable pour les journaliste mais aussi pour tout ceux qui ont une profession publique, acteurs, chanteurs, et autres vedettes du ballon rond, Marion Cotillard en tête qui joue les « plus écolos que moi, tu meurs », et dénonce les voyages en avions, alors qu’elle passe son temps entre Paris, New York et la Californie ou vit sa famille et fustige les portes containers transoceaniens avant d’aller se faire bronzer sur son yacht qui empuanti nos cotes…

  5. Conclusion : ce n’est pas le spectacle qu’on nous donne à regarder qui est intéressant, ce sont les coulisses.

  6. Dommage que l’on ne trouve que peu de médias qui rapportent de tels faits. Peut-être le monde serait il meilleur si tout le monde voyait cet immense gâchis perpétré par des corrompus.

  7. Ce sera toujours le fort qui triomphera sur le faible la magnnité n’est jamais appliquée. Tout aussi la duplicité est monnaie courante entre États.

  8. De ce que j’ai pu constater dans ma vie professionnelle, je souscris entièrement à ce que dit jean louis Tremblay sur les journalistes et surtout aujourd’hui sur l’omerta de la plupart des media à propos d’évènements qu’ils cachent sciemment.
    Heureusement, il en existe quelques uns qui sauvent l’honneur

  9. Il est vrai qu’avant de partir en vacances, mieux vaut se documenter avec un bon vieux SAS qu’avec le Guide du Routard ! Ceci étant, écrire que Malko’s dad ne jugeait jamais…Juste au hasard, son opus sur Cuba dépasse de loin le simple parti-pris.

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