Toute l’œuvre de Quincy Jones enfin disponible : indispensable !
Le 9 novembre 2024, en ces colonnes, il était rendu hommage à la mémoire de Quincy Jones, lequel avait eu la mauvaise idée de nous quitter pour aller rejoindre le grand orchestre céleste. Le défunt, mieux que d’être un génie de la musique noire américaine, était un génie de la musique tout court. Il avait appris l’art de la composition et du contrepoint avec l’immense Nadia Boulanger, autorité incontestée en la matière, qui fut disciple de Maurice Ravel ; ce qui n’est pas tout à fait rien. Après des débuts prometteurs aux USA, c’est en France et avec Eddie Barclay qu’il avait pu déployer toute la palette de ses innombrables talents. Ce qui explique, en partie, son histoire d’amour jamais démentie avec notre pays : « J’éprouve une reconnaissance éternelle envers la France, où le fardeau de la race ne pesait plus sur mes épaules. […] En France, j’ai pu enfin embrasser mon passé, mon présent et mon avenir en tant qu’artiste et homme de couleur. […] La France m’a traité en artiste. Des années plus tard, en 1991, j’y ai été intronisé dans l’ordre de la Légion d’honneur*, créé en 1802 par Napoléon. Grâce à la France, je me suis enfin senti libre et heureux d’être moi-même. »
Tout y est d’une carrière allant de 1951 à 2023
Aujourd’hui, les Français des Éditions Panthéon-Decca mettent les petits plats dans les grands en sortant un sublime coffret de vingt CD, The Legacy of Quincy Jones. Certes, à 105 euros, ce n’est pas donné, même si cela met le CD à tout juste un peu plus de cinq euros. Mais voilà qui les vaut amplement, car dans cette gargantuesque somme, il n’y a rien à jeter et tout y est d’une carrière allant de 1951 à 2023. Pour les amateurs de jazz à l’ancienne, il y a les années ABC, mythique label du genre. Puis la période Barclay durant laquelle il officie avec Charles Aznavour, Michel Legrand et Henri Salvador. Ensuite, l’époque où il signe avec le label Mercury, produisant un jazz plus moderne, mais toujours marqué au sceau du même swing incomparable, sans jamais verser dans les travers du free jazz, musique généralement destinée aux cuistres et aux snobs. Bien sûr, sa parenthèse bossa nova n’est pas oubliée, quand il se frotte aux rythmes latino-américains. L’inoubliable Soul Bossa Nova, qui avait servi de générique à l’hilarant Austin Powers (1997), parodie de James Bond hautement recommandable pour les amateurs de films déjantés et politiquement incorrects, est évidemment au rendez-vous.
Une carrière qui embrasse tous les genres…
Si Quincy Jones compose souvent, il signe toujours de somptueux arrangements, sa marque de fabrique, reprenant là des standards de l’Argentin Lalo Schifrin ou du duo brésilien Antônio Carlos Jobim et Vinícius de Moraes. Le plat de résistance de ce coffret, ce sont aussi les bandes originales qu’il signe pour Hollywood. Celle qui vient immédiatement à l’esprit, c’est Dans la chaleur de la nuit (1967), de Norman Jewison, film qui démontre que le racisme peut être traité de manière intelligente. Il est le premier artiste afro-américain à se voir confier une telle tâche. Les producteurs sont tout d’abord circonspects. Devant le résultat, ils n’ont plus d’autre choix que de mettre chapeau bas. Car là, notre homme déploie des merveilles. Le blues est évidemment présent avec la chanson titre, In the Heat of the Night, interprétée par l’un de ses vieux complices, Ray Charles, celui que Frank Sinatra avait surnommé The Genius.
Mais Quincy Jones ne se limite pas à une musique « identitaire », maniant comme personne les arrangements de cordes et de cuivres. Il est alors tenu comme l’égal d’un Elmer Bernstein, d’un Henry Mancini ou d’un Dimitri Tiomkin, autres compositeurs ayant donné leurs lettres de noblesse à la musique pour grand écran. Son chef-d’œuvre en la matière ? La Couleur pourpre (1985), de Steven Spielberg, film lui aussi consacré au traitement des Noirs américains au début du XXe siècle. Là encore, pas plus de pathos que dans La Chaleur de la nuit. Une intelligence du propos que l’on retrouve dans la partition de Quincy Jones, qui évite une fois de plus l’écueil identitaire : ce n’est pas parce que l’on a la peau sombre qu’on est condamné à écouter du blues et du jazz. D’ailleurs, en fin lettré qu’il est, il sait mieux que personne que ces genres musicaux, même si créés par des Noirs, n’ont que peu à voir avec ce que jouaient leurs ancêtres africains, puisque fondés sur une structure harmonique venue en droite ligne de la musique celte, note dominante suivie d’une quinte et ensuite d’une tierce. Il le sait si bien que lorsqu’il invite les authentiques polyrythmies issues du continent noir, ce n’est juste qu’une sorte de rappel historique.
L’homme qui inventa Michael Jackson…
En revanche, pour d’évidentes questions de droits, manquent à l’appel les trois albums conçus pour Michael Jackson, Off the Wall, Thriller et Bad, à l’occasion desquels il ne faisait rien de moins que d’inventer le son des années 80 et de propulser au sommet ce chanteur passablement névrosé dont on disait qu’il incarnait mieux que personne le rêve américain où tout est possible, même transformer un jeune Noir en vieille dame blanche, à en croire certains humoristes de l’époque. Mais dans le même temps, celui qu’on appelle désormais, et avec respect, s’il vous plaît, « Q » poursuit ses aventures discographiques chez le label A&M, alignant les pépites dix ans durant, de 1971 à 1981. Là encore, c’est dans le marbre et en lettres d’or qu’il grave les canons de cette musique afro-américaine, alors véritable miracle permanent, mais dont l’actuel rap semble avoir signé l’acte de décès. Et pourtant, ce rap, il l’anticipe avec les albums Back on the Block, en 1989, suivi de Q’s Jook Joint, en 1995. Mais le rap à la sauce Quincy, c’était autre chose que celui de Jul ou de Heuss l’enfoiré, leurs pâles copies hexagonales. Il y a, certes, le flow, la scansion du rap, mais le tout est emballé d’arrangements sur mesure, entre cuivres étincelants, rythmes intelligemment chaloupés et violons virevoltants. À croire qu’à l’instar de tant d’autres choses, le rap, c’était mieux avant.
Et dire que ce bourreau de travail aura accompli ce grand œuvre en une vie seulement, alors qu’à d’autres, il en aurait fallu cent. Mais peut-être avait-il gardé en mémoire ce précieux conseil de la Nadia Boulanger plus haut évoquée et qui était une catholique de conviction : « Quincy, il n’existe que douze notes. Et jusqu’à ce que Dieu nous en offre une treizième, je veux que tu découvres tout ce qui a été fait avec. » Ce à quoi il répondait, dans le fort beau livre accompagnant ce si bel objet : « Je demeure donc l’hyperactif que j’ai toujours été. Mes deux devises restent : "Vide ton verre chaque matin, tu en auras deux pleins le lendemain" et "Aimer, rire, vivre et donner". Après quatre-vingt-huit ans sur cette Terre, je vous garantis qu’il ne vous en faut pas plus. » Et philosophe, avec ça.
PS : à propos de verres vides ou pleins, un petit dernier, pour la route : ce thème du film Guet-apens (1972), de Sam Peckinpah. À l’harmonica, le Belge Toots Thielemans, l’un des plus fidèles compagnons du grand homme. « Avec Quincy, j’ai découvert le jargon qu’utilisent les musiciens black américains. Si, après un chorus, Quincy vous lance : "That solo, what a motherfucker, man!", c’est un compliment, voir une Légion d’honneur, surtout à l’attention d’un Blanc. Quand il emploie "motherfucker" à mon sujet, j’ai l’impression de faire partie de la famille. Le roi de Belgique m’a donné le titre de baron, alors que Quincy Jones m’appelle toujours "motherfucker" ! »
* Jacques Chirac l’a fait commandeur de la Légion d’honneur en 2001.
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11 commentaires
Encore un régal ! Merci Nicolas Gauthier.
Le premier a lui avoir donné la chance de composer une musique de film, c’est Lumet pour The Pawnbroker, Dans la chaleur de la nuit vient plus tard, alors qu’il est déjà établi dans le domaine.
Encore un grand qui disparait
Merci pour ce magnifique panégyrique
Merci Mr Gauthier d evoquer la carriere unique de Quincy Jones , ce genial touche a tout , doublé d un travailleur acharné a bouleversė l univers musical des annees 70/80 , on le retrouve derriere les meilleurs artistes de l epoque .
Je conseille a tous l hommage musical merveilleux qui lui fut rendu par ses amis de Montreux , Claude Knob, Patti Austin et bien d autres .
Moi qui vis au Brésil, je ne connaissais pas ces reprises de bossa. Vergonha ! Que O Senhor Gauthier en soit donc remercié. Ceci étant, j’aime pas trop. Lourdingue et surchargé, parfait pour un dessin animé mais pas trés adapté à une musique aérienne où le tempo vous glisse entre les doigts comme une savonette. Sans doute parce que le jazz me convenant a commencé avec Charlie Parker, et ses enfants terribles Coltrane, Davis, Mingus… ce qui n’enlèvre rien au grand talent et au côté attachant de Mister Q.
Par contre, j’ai rien compris à l’histoire de la « note dominante suivie d’une quinte et ensuite d’une tierce »: OK, c’est l’arpège de l’accord parfait « simple ». Mais ça concerne la musique noire, ou celte ? La tierce, majeure ou mineure ? Dans quels cas et quel contexte ?
Je supplie notre ami Nicolas de me délivrer d’une interrogation qui confine à l’angoisse.
Cher ami, Vous démarrez en mi. La quinte vous emmène au la. Et le si est à la tierce. C’est le principe du blues, mais que vous retrouvez dans la musique celte, très souvent. Notons que nombre de morceaux de country répondent à la même logique, mais utilisant plus d’accords mineurs. Le seul bluesman qui privilégiait ces dernier était BB King, sur les conseils d’amis juifs qui lui assuraient que cela donnerait un aspect encore plus triste à ses compositions, tout comme dans la musique yiddish. Amitiés
Merci beaucoup pour votre réponse et pour l’attention que vous avez porté à ma question.
Ceci étant, et pardonnez mon impudence: Si on démarre en mi, la quinte est le si et non pas le la, qui est à la quarte. Et la tierce n’est pas le si mais le sol (si mi mineur) ou le sol# (mi majeur)
Sinon, je pense maintenant avoir compris où vous vouliez en venir. Le Blues, généralement en douze mesures, s’articule (si base mi) autour des accords mi-la-si (7).
mi-mi-mi-mi-la-la-mi-mi-si-si (ou la pour le deuxième)mi-mi.
Surtout que le petit nom de Charlie Parker a été « the Bird » . Très aérien dans son jeu de saxophone alto . Il faut aimer le style Be bop . mais là c’est le top . Il paraitrait que le surnom de « bird » pour Charlie Parker c’est à cause du fait qu’il aimait manger du poulet . Il a donc failli se faire appeler « chicken » ! C’es beaucoup moins glamour!
Au contact d’un professeur telle que Nadia Boulanger , Quincy Jones a su se diversifier ,Mais il est vrai que le titre « soul Bossa nova » na pas grand chose à voir avec Joao Gilberto , mais plus avec l’imagination du personnage . Et pour moi c’est un titre culte de la musique de jazz. La video que Nicolas Gauthier nous a donné de voir, pour illustrer « Soul Bossa nova » est merveilleuse et nous dit que Beyoncé n’a rien inventé dans ces chorégraphies . Les danseuses présentes dans ce clip ,qui date de quelques décennies déjà , ont beaucoup plus de grâce et sensualité que beaucoup de nos stars sponsorisées d’aujourd’hui.
La bossa nova a inspiré nombre de musiciens de jazz de renom comme « Cannonball « Adderley ou Paul Desmond qui entrent dans les catégories de musiciens que vous affectionnez .
Bonjour jacksoul. Notre cher Nicolas Gauthier vous a libéré de votre presque angoisse ! Rencontrez-vous parfois le Brésilien de Claude Nougaro ? Belle journée et heureuse année 2026 !
Monsieur Gauthier , vous avez abordé là , un personnage qui a accompagné sur plusieurs décennies mes pérégrinations musicales dans plusieurs styles musicaux et sur plusieurs décennies .
Pèle mêle , le Big band bossa nova, que vous évoquez , dont un titre est dédié à Lalo Schifrin , sa collaboration avec les Double six de Mimi Perrin , un groupe français de jazz qui reprenait à la voix des chorus de Count Basie et autres , ce qui faisait dire à Quincy Jones que ces français étaient diaboliques tellement ils étaient respectueux des phrasés originels et pensaient ,instrument de jazz avant d’être chanteurs , à l’instar d’ Ella Fitzgerald et Sarah Vaughan . Je pense aussi à sa collaboration avec Franck Sinatra , et Count Basie , dans un concert au Sands, où se produisait habituellement le « Rat Pack » pour lequel les trois monstres sacrés ont mis leur ego dans la poche en nous livrant un des disques les meilleurs de Sinatra, qui ait été, le Franck tout heureux d’être en si bonne compagnie avec la machine à swing du Count sous la direction de Quincy Jones . Puis plus tard des disques arrangés par le magicien qui semblait changer en or, tout ce qu’il touchait dont « The Dude et Back on the bloc que vous évoquez qui réunissent beaucoup de pointures américaines de l’époque comme Dionne Warwick ou Teddy Pendergrass , à la voix d’or mais aussi Patti Austin aujourd’hui injustement oubliée tout comme Randy Crawford . On connais la suite avec Michaël Jackson qui a semblé orphelin de « Q » par la suite quand il a cessé de faire appel à son mentor .
Vos précisions cinématographiques m’ont appris beaucoup de ce merveilleux touche à tout et votre anecdote avec l’harmoniciste Toots Thielmans est savoureuses et en dit plus long sur le personnage que tout hommage officiel .