Un monochrome d’Yves Klein à 18,4 millions d’euros : au secours, Alphonse Allais !

Et si on consacrait cette somme à retrouver le Canard blanc sur fond blanc de J.-B. Oudry ?
Le monochrome bleu inventé par Alphonse Allais. Source gallica.bnf.fr
Le monochrome bleu inventé par Alphonse Allais. Source gallica.bnf.fr

Ce 23 octobre, chez Christie’s Paris, un monochrome d'Yves Klein a atteint les 18,375 millions d’euros. Le tableau est du beau bleu propre à l’artiste, le fameux pigment « IKB » (International Klein Blue). Mais cela vaut-il cette somme ?

Entre Malevitch et Soulages

Bien des tableaux intéressants étaient mis en vente le même jour : des Nicolas de Staël, un Vlaminck (ils ont atteint entre 400.000 et 500.000 euros), des Renoir, un Morisot (Julie Manet à la perruche, qui a dépassé le million)… De tels prix font pâle figure par rapport aux presque 18,4 millions qu’a atteints ce monochrome, California (1961). L'énorme toile a-t-elle été vendue au mètre ?

Yves Klein (1928-1962) a connu la conjonction de l’apogée de l’art abstrait et de l’émergence de l’art conceptuel. Premier concept qu’il applique : le filon du monochrome. Mais dans un monde concurrentiel, il est impératif de se spécialiser pour se démarquer. D’autant qu’il y avait déjà eu le Carré blanc sur fond blanc de Malevitch (1918)… Ce sera donc le bleu, concept dans le concept. Que fera d’autre Soulages, en choisissant le noir, en 1979 ?

Alphonse Allais, pince-sans-rire

Qu’un peintre aime la belle teinte, on ne peut que l’en féliciter. La beauté a été tellement conspuée, au XXe siècle ! Alors, mieux vaut le profond bleu IKB qu’un bleu louche ou qu’un bleu sale. Mais l’idée du monochrome total, elle, remonte à notre loustic national Alphonse Allais. Son imagination était telle qu’il a tourné en dérision, par avance, beaucoup de nos snobismes. Dans son Album Primo-Avrilesque (1897), il inventa le principe du monochrome décliné en sept tons. Dont les trois mentionnés pour Malevitch, Soulages et Klein : le blanc (Première communion de jeunes filles chlorotiques par un temps de neige), le noir (Combat de nègres dans une cave, pendant la nuit), le bleu (Stupeur de jeunes recrues apercevant pour la première fois ton azur, ô Méditerranée !).

On a, depuis, relié l’humour d’Allais au dadaïsme, au surréalisme, en raison de son côté absurde. Mais Allais n’a pas inventé l’absurde, qui existe depuis que l’humour est né. Il a élevé la blague potache, assaisonnée de l’esprit du boulevard et des rapins montmartrois à la hauteur d’un art - un art de la dérision. Voir ses idées reprises très sérieusement par des artistes du XXe siècle, ne manque pas de sel. À l’inverse, Serge Gainsbourg n’abandonna-t-il pas la peinture en assistant à une performance où Yves Klein utilisait une femme comme pinceau pour barbouiller du bleu ? Les applaudissements des précieux ridicules, le spectacle de surenchères pour acquérir l’œuvre lui donnèrent la nausée d'un monde de fric et de chiqué.

L’art de la spéculation

Si le talent se mesure à l’aune du succès, force est de dire que Klein est talentueux. Pensez, 18,4 millions ! Combien le collectionneur qui l’a acquis en 2005 a-t-il fait de bénéfice en revendant la toile chez Christie’s ? On ne le sait pas. Acheté à une galerie, le tableau passe d’une main privée à une autre. La plus-value demeure dans l’ombre.

J.-B. Oudry, Le Canard blanc, The Cholmondeley Collection, Houghton Hall. Tableau volé en 1992 et jamais retrouvé.
Source : arguscpc.com

La somme est propre à épater le bourgeois imbu de modernisme. Mais que les monochromes, qu’ils soient blancs, noirs ou bleus, sont ennuyeux, quand on les compare à un tableau de J.-B. Oudry : Le Canard blanc (1753). Il représente « sur un fond blanc tous objets blancs, comme Canard blanc, Serviette damassée, Porcelaine, Crème, Bougie, Chandelier d’argent & Papier ». En la matière, non seulement les modernes n’ont rien inventé, mais ils ont fait moins bien.

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Samuel Martin
Journaliste

Vos commentaires

62 commentaires

  1. Revoir « Art » de Jasmina Reza.
    Et il a aussi les potlatchs, durant lesquels les chefs de certaines tribus amérindiennes rivalisaient dans leurs capacités à détruire publiquement leurs propres biens afin de démontrer à leurs rivaux qu’ils étaient plus riches, et donc plus forts, qu’eux.
    La signification psychologique et sociale de ce phénomène peut-être : « Si je m’achète un tableau « bleu monochrome » à 18 millions d’euro c’est que je suis très riche, plus que vous en tout cas
    De plus le marché de l’art a ceci de supérieur à celui des potlatchs que l’acheteur peut la plupart du temps, après avoir bien brillé par ses achats délirants, revendre en douce, souvent plus cher, ces œuvres qualifiées « d’art » et qui n’ont pourtant pas de valeur artistique…

  2. Le bleu de klein, c’est de « l’art comptant pour rien », certes, mais qui s’échange des dizaines de millions en cryptomonnaies, entre milliardaires. Aude de Kéros l’a très bien expliqué dans son ouvrage sur la forfaiture de l’art contemporain. Faire du fric avec la laideur, la stupidité, avec ce nouveau moyen de paiement et d’échange entre milliardaires… Restait à faire avaler au petit peuple de la télé que c’est de l’art. C’est fait!
    Depuis l’urinoir de Deschamps, les emballages de cristo, la montagne de vêtements usagés de Boltanski, les homards en plastique, « le vagin » de la reine à Versailles ou le sommum: « merdes d’artistes », un étron du dit artist’ dans une boite en plastique mise aux enchères, le marché de l’argent laid pour milliardaires tourne à plein.
    Le musée des horreurs existe déjà, il faut en construire un plus grand… à visiter par les gogos et les imbéciles.

    /

  3. On attend la réaction des gauchos de la taxe Zucman sur ce coup-là… Ah, mais suis-je bête, les amis de Fafa ne vont pas se tirer une balle dans le pied tout de même…

    • C’est à qui pondra le truc le plus débile, mais pourquoi se priver s’il y a des  » kons » pour acheter !

  4. Le problème n’est pas que les soit « disant artistes peintres » le fasse, mais qu’il se trouve des gogos pour marcher, croyant etre au summum se la subtilité artistique. Ces gens sont exactement dans la situation du roi qui se laissait embobiner pas les « tisserands » qui lui présentaient « un tissus dont seuls les abrutis ne peuvent apprécier la beauté… ». Pour ne pas passer pour imbécile, il s’extasiait plus fort que les autres et demandait même qu’on lui taillât un costume dans ce tissu que seuls les cons ne pouvaient pas voir… et les courtisans benêts, bien que de voyant rien, lui emboîtaient le pas de peur de passer pour des ânes… Jusqu’au moment où un enfant qui n’avait pas honte de dire ce qu’il voyait s’exclama : « mais, le roi est nu »… Hélas, desormais, on apprend très jeune aux enfant à devenir adultes. Il en est aujourd’hui qui violent ou qui tuent à l’âge ou leurs grands pères jouaient encore aux petites voitures.

  5. L’art Contemporain Officiel, celui porté par les Institutions et les grands médias, est une escroquerie esthétique et intellectuelle. Financièrement il fonctionne très bien. C’est en cela qu’il est une image caractéristique de la société occidentale actuelle. Pas certain que ce succès perdure des décennies et encore moins des siècles.

  6. J’ai évoqué ici le tas de sable dans le musée de Gand, le rond noir au sol je ne sais où, le carré blanc sur fond blanc et l’article me donne ici l’auteur ( merci pour l’info) mais je pense qu’il y a eu aussi des abstraits pendus à l’envers sur les murs, ça me semble peu probable mais avec la folie générale actuelle, comme pour la SNCF, tout est possible !

  7. Le soi-disant art, dont on daigne faire cadeau au petit peuple comme on lui jetterait quelque miette au lieu de l’élever vers la grande culture, le génie qui nous dépasse. Ici une pauvre cochonnerie sans inspiration, si dénuée en elle-même de sens qu’il faut l’accompagner d’un lexique: découverte de la Méditerranée. Mais ce n’est même pas de loin la bonne couleur; pourquoi se gêner? Beaucoup de peintres ont essayé de rendre ce bleu si spécial et frappant, peu ont réussi. En outre ce n’est même pas original: le monochrome idiot se trouve déjà au musée d’art moderne de Washington, un vert glauque uni; lui aussi affublé de son lexique: « amnésie verte ». L’art moderne n’est pas qu’une supercherie: il s’est séparé, parce qu’il méprise le public: il n’élève pas, il abaisse.

  8. Le « filon du monochrome » (Klein, Soulage, …), comme si bien dit, est une anarque. C’est une évidence, car n’est de l’art qu’une oeuvre humaine qui suscite en nous une émotion ressentie (et non intellectualisée : déjà, avoir un titre pour « comprendre » la peinture est un signe de ratage, de mauvaise qualité). La musique en est le parfait exemple : l’andante du concerto 21 de Mozart ne fait pas réfléchir, il n’a pas besoin de titre pour nous expliquer, il nous émeut sans rien nous dire d’intellectuel : c’est ça le miracle. Les tableaux de maître procèdent de ce même miracle.
    Dans ces croûtes monochromes ne sont pas « des oeuvres humaines » (un bout de ciel bleu ferait l’affaire). Il s’agit de faire croire à ceux qui ne ressentent pas bien la qualité artistique d’un tableau, qu’ils auraient à coup sûr « bon goût ».
    Alors qu’il est tellement plus simple de commenter réellement un tableau de grande qualité. De faire prendre conscience comment les formes et les couleurs (et rien de plus) nous touchent profondément.

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