Un Noël versaillais au temps des rois de France

À Versailles, plus qu’en tout autre lieu, Noël demeura un moment où se conjuguaient foi, autorité et représentation.
Vue du château et des jardins de Versailles, prise de l'avenue de Paris, 1668 peint par Pierre Patel. Domaine public, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=10454895
Vue du château et des jardins de Versailles, prise de l'avenue de Paris, 1668 peint par Pierre Patel. Domaine public, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=10454895

Comme de nombreux foyers en France à travers les siècles, le château de Versailles fut lui aussi, lors des fêtes de Noël, le théâtre de réjouissances. En ce lieu emblématique du pouvoir monarchique, pendant plus d’un siècle, la dévotion religieuse et la magnificence s’entremêlèrent, révélant la profonde ferveur chrétienne des rois de France, pour qui Noël constituait avant tout une fête sacrée, mais aussi un moment où l’étiquette, le rang et le prestige de la monarchie s’exprimaient avec force. Ces usages, loin d’être figés, évoluèrent progressivement également grâce aux rois de France jusqu’à l’aube du XIXe siècle.

Noël pieux chez Louis XIV

Sous le règne de Louis XIV, la célébration de Noël à la Cour était avant tout un temps de recueillement et de dévotion. En effet, le Roi-Soleil, très attaché à l’idée d’une monarchie de droit divin, accordait une place centrale à la religion dans l’organisation de la vie de cour, notamment, à la fin de son règne, sous l’influence de la dévote Madame de Maintenon, son épouse morganatique. La période de l’Avent précédant le 25 décembre était donc strictement marquée par le jeûne, la prière et l’assistance régulière aux offices.

La veille de Noël voyait le roi de France, considéré comme le lieutenant de Dieu sur Terre, s’adonner ainsi pleinement à ses obligations spirituelles dans la chapelle royale du château de Versailles. Tout au long de la journée du 24 décembre se succédaient matines et vêpres, avant que le souverain, la famille royale et la Cour n’assistent, durant la nuit, à trois messes successives, conformément à la liturgie de l’époque. Avant ces offices, le roi se sustentait légèrement. Étant encore dans le temps de l’Avent, le repas demeurait maigre : du poisson et des fruits de mer remplaçaient la viande qui était interdite. C’est de cette pratique que découlerait la tradition, encore vivace aujourd’hui, de consommer des huîtres durant les fêtes de fin d’année.

Les réjouissances

Après la dernière messe nocturne, un second repas était servi. Celui-ci marquait la fin officielle de l’Avent et autorisait le retour des mets gras et savoureux. Le Grand Couvert, auquel la Cour pouvait assister, devenait alors un moment de réjouissance. On trouvait ainsi sur la table du roi de nombreux plats, notamment de la dinde récemment importée d’Amérique, des pâtisseries raffinées comme les marrons glacés ainsi que des vins pétillants, dont le fameux champagne récemment inventé. Le lendemain, le 25 décembre, Louis XIV, sa famille et l’ensemble de la Cour assistaient à une grande messe solennelle, véritable point culminant des célébrations de Noël.

Il convient de souligner qu’aucun cadeau n’était échangé, le jour de Noël. Cette pratique était inconnue, sous l’Ancien Régime. Faire don de présents était réservé au 1er janvier, jour des étrennes, au cours duquel le roi offrait des bijoux, des pensions ou des objets précieux à ses proches et à certains courtisans, renforçant ainsi sa puissance et son prestige mais aussi les liens de fidélité envers sa personne.

L'évolution de Noël par les rois

Au fil du XVIIIe siècle, sous les règnes de Louis XV puis de Louis XVI, Noël conserva sa forte dimension religieuse, mais la vie de cour se fit plus sociale et plus mondaine. Contrairement à Louis XIV, qui interdisait tout spectacle durant l’ensemble de l’Avent, Louis XV limita cette interdiction au seul soir de Noël, autorisant davantage de divertissements en son palais.

Son épouse, la reine Marie Leszczynska, chercha à introduire à Versailles la tradition du sapin de Noël, héritée des usages germaniques et déjà répandue dans certaines cours d’Europe centrale. Cette initiative se heurta toutefois aux réticences d’une partie de la Cour, qui jugeait cette coutume à la fois trop dispendieuse et insuffisamment conforme aux usages catholiques français. Bien avant elle, Madame, la princesse palatine, belle-sœur de Louis XIV, avait déjà tenté, sans succès, d’imposer cette pratique venue de sa terre natale. Son époux, Monsieur, frère du roi, aurait alors opposé à cette innovation un refus sans équivoque, déclarant : « Vous nous voulez donner de vos modes allemandes pour faire de la dépense. » Ainsi, le sapin de Noël ne parvint jamais à s’imposer sous l’Ancien Régime, demeurant étranger aux traditions versaillaises jusqu’au XIXe siècle.

En effet, il fallut attendre le règne de Louis-Philippe pour que cet usage fasse véritablement son entrée dans la sphère royale française. Sa belle-fille, la duchesse Hélène de Mecklembourg-Schwerin, une princesse allemande et protestante, épouse du duc de Chartres, installa ainsi vers 1837 un sapin décoré au palais des Tuileries, important ainsi une coutume venue d'Allemagne, appelée à se diffuser rapidement dans la noblesse puis dans l’ensemble de la société française.

Ainsi, de Louis XIV, roi de France, à Louis-Philippe, roi des Français, Noël à la Cour, à Versailles comme aux Tuileries, constitua un reflet fidèle de l’évolution de la monarchie française. D’abord profondément sacré, dominé par la dévotion et une étiquette rigoureuse sous le règne du Roi-Soleil, il s’ouvrit progressivement, sans jamais renier son sens chrétien, à de nouvelles pratiques et à des usages venus d’ailleurs en Europe. Toujours lancées par le pouvoir royal, ces évolutions témoignent du rôle central de la royauté dans la diffusion des traditions. À Versailles, plus qu’en tout autre lieu, Noël demeura ainsi un moment où se conjuguaient foi, autorité et représentation, inscrivant durablement la célébration de la Nativité au cœur même de l’Histoire de France.

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Eric de Mascureau
Chroniqueur à BV, licence d'histoire-patrimoine, master d'histoire de l'art

Vos commentaires

3 commentaires

  1. Merci pour ce bel article et la gravure du château. La vue d’ensemble est magnifique ! Dommage que la sorte de « barbacane » devant l’entrée principale ait été supprimée…

  2. Si Louis XIV se regalait d’huîtres la veille de Noël, je ne pense pas que c’était le cas chez le reste des français. Donc l’origine de cette tradition vient surtout du fait, à mon avis, que les français se croient obligés de consommer des produits « gastronomiques », dits « de fête », quels qu’en soient les prix, pendant tout le mois de décembre. De quoi en être saturé, jusqu’à l’indigestion parfois… Quelle ineptie !
    Au moins, sous l’Ancien Régime, Noël était encore une fête religieuse, sacrée. Et les cadeaux étaient réservés au Nouvel An, c’était bien plus approprié (je n’offre que des « étrennes » à mes enfants pour le Nouvel An, jamais à Noël…).

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