[UNE PROF EN FRANCE] Le principal, le prof et le parent d’élève

Je remercie finalement cette maman pour la lettre qu'elle a écrite et qui a été lue si attentivement par mon principal.
Havang(nl), CC0, via Wikimedia Commons
Havang(nl), CC0, via Wikimedia Commons

Une nouvelle semaine est passée. Sûrement une des dernières de ma collaboration avec l’Éducation nationale, car les événements de cette semaine m’ont permis de clarifier mes pensées et de prendre des décisions que je repoussais sans cesse.
Je n’ai pas eu un entretien avec mon directeur, mais deux. Enfin, avec le principal. C'est drôle, ce titre. Cela nous rappelle que lorsque Rome est passée de la République à l’Empire, on a conservé les apparences du système électoral et vaguement démocratique, mais en réunissant de fait, en réalité, l’essentiel des pouvoirs entre les mains d'un seul, le Princeps. Ainsi, ce que nous appelons l’Empire se désignait soi-même sous le nom de Principat.

Je vois tout cela derrière ce titre de « principal » qu’arborent fièrement les directeurs de collège public. Mon principal, donc, petit tyranneau d'opérette, imbu de ses prérogatives républicaines et drapé dans sa dignité, a utilisé des mots très forts pour me réprimander avec conviction. Le motif ? Lors d'un recadrage un peu musclé, j'aurais utilisé des termes qui ont choqué une maman : j’ai dit à sa fille et à ses condisciples d'arrêter de faire de la « bouse ». En disant à mes élèves qu'ils devaient être exigeants avec eux-mêmes, et ne pas se contenter des notes qu'on leur donnait parce qu'ils étaient honteusement surnotés, et en les invitant à ne pas se comparer seulement aux « cassos » qui pullulaient dans le lycée voisin, j'aurais « dénigré l'école dans sa capacité à dispenser un service public de qualité », ce qui est inadmissible de la part d'un fonctionnaire et attentatoire à notre dignité de représentants de l’État. On n’utilise pas le terme « cassos » quand on est fonctionnaire !

Un déclencheur

Je remercie, finalement, cette maman pour la lettre qu'elle a écrite et qui a été lue si attentivement par mon principal. Il me fallait un déclencheur. Un déclencheur pour arrêter de ne pas dormir la nuit parce que mon cerveau cherche, sans pouvoir s'arrêter, des moyens de rejoindre les élèves dans leur ignorance et de les secouer de leur indifférence. Un déclencheur pour cesser d'être scandalisée à longueur de journée par les inepties que je lis dans les messages officiels. Un déclencheur pour quitter une salle des professeurs dans laquelle je ne croise que des collègues démunis, désespérés ou aigris, qui survivent en attendant les prochaines vacances. Un déclencheur pour arrêter de croire que je vais réussir à sauver la jeunesse française du marasme en apprenant à soixante enfants qui est Molière et comment on trouve un verbe dans une phrase.

Les mots de Péguy

Pour tourner la page, je dois m’approprier les mots magnifiques de Péguy, dans Le Mystère de la charité de Jeanne d’Arc : « Qu’importent nos efforts d’un jour ? Qu’importent nos charités ? Je ne peux pourtant pas donner toujours. Je ne peux pas donner tout. Je ne peux pas donner à tout le monde. Je ne peux pourtant pas faire manger aux passants tout le pain de mon père. Et même alors, est-ce que ça paraîtrait ? Dans la masse des affamés. [...] j’ai pensé à tous les autres affamés qui ne mangent pas, à tant d’affamés, à des affamés innombrables ; j’ai pensé à tous les malheureux, qui ne sont pas consolés, à tant et tant de malheureux, à des malheureux innombrables ; j’ai pensé aux pires de tous, aux derniers, aux extrêmes, aux pires, à ceux qui ne veulent pas qu’on les console, à tant et tant qui ne veulent plus être consolés, qui sont dégoûtés de la consolation, et qui désespèrent de la bonté de Dieu. Les malheureux se lassent du malheur et ensemble de la consolation même ; ils sont plus vite fatigués d’être consolés que nous de les consoler ; comme s’il y avait au cœur de la consolation un creux ; comme si elle était véreuse ; et quand nous sommes encore toutes prêtes à donner, ils ne sont plus prêts à recevoir, ils ne veulent plus recevoir ; ils ne consentent plus ; ils n’ont plus faim de recevoir ; ils ne veulent plus rien recevoir ; comment donner à celui qui ne veut plus recevoir ? il faudrait des saintes ; il faudrait des nouvelles saintes, qui inventeraient des nouvelles sortes. » Je suis désolée.

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Virginie Fontcalel
Professeur de Lettres

Vos commentaires

61 commentaires

  1. C’est un soulagement de savoir que votre décision est prise de quitter l’EN, cette machine à broyer les âmes.

  2. Je comprends la difficulté de votre choix et si vous le permettez je vous dirais combien vous aurez de plaisir à retrouver la vie dans le cadre de l’exercice sain de votre métier d’enseignante. Ma fille et une de mes petites filles ont quitté l’enseignement publique pour revivre leur passion dans le privé .
    N’oubliez pas ce propos de Sénèque : Ce n’est pas parce que les choses sont difficiles qu’on ne les fait pas mais parce qu’on ne les fait pas qu’elles sont difficiles ».

  3. Mon fils après des études (dans le privé aprés un passage en maternelle de 2 ans et un refus de lui faire sauter une classe pour raison idéologique et non pédagogique. J’ai renforcé ses connaissances par les programme abandonnés avec d’ancien manuel conservés . Résultat lors du saut. Science Po filiale Royaume uni grâce à laquelle il a immédiatement trouvé emploi en Océanie bien mieux rémunéré et avec des perspectives bien supérieurs .Fuyons, hélas puisque les français se vautrent dans l’aveuglement.

  4. Le totalitarisme commence évidemment par l’enseignement. Pour continuer ensuite par les médias. La subtile supériorité des sociétés capitalistes occidentales, par rapport à d’autres dans le monde, est que la multiplicité des écoles, et des médias, déguise et dissimule le contrôle total, univoque, d’un Pouvoir Central: La pluralité est une apparence de diversité et de liberté, mais elle est conçue et gérée pour générer l’uniformité et la conformité idéologique au niveau du plus grand nombre. Pour aboutir à la Dictature douce du « Meilleur des Mondes ».

  5. Oui, dans l’enseignement il y a des codes, des mots interdits, des idées à laisser à l’entrée du lycée et d’autres qu’il faut absolument transmettre, je dirais même inculquer et il faut savoir manier la langue de bois et fermer les yeux. Un élève dessine sur le mur d’un couloir, pas de chance un prof le voit, il va se faire à coup sur sermonner, si le prof a mal dormi, se faire même peut-être punir, non le prof trouve ça génial, un élève qui s’exprime, c’est merveilleux, il en parle à ses collègues, au délégué syndical sans l’accord duquel rien n’est possible , enfin tout le monde est d’accord, un nouvel horizon s’ouvre à eux, on décide que tous les élèves écriront sur le mur et qu’on fera une fresque géante ou tous s’exprimeront certains même apporteront la culture de leur pays d’origine, ce sera un richesse pour l’ensemble des élèves, ils n’ont pas osé dire pour la France, c’est hallucinant surtout lorsqu’on voit le résultat. Moi qui n’était pas enseignant dans ce lycée mais conseiller de l’enseignement technologique j’étais atterré, mais j’en ai vu d’autres donc je n’ai pas voulu qu’on renouvelle mon mandat (bénévole bien sur) alors on m’a proposé un poste honorifique être un espèce de modèle, une potiche de luxe, n’aimant ni les honneurs, ni ce microcosme j’ai décliné cette offre et personne a compris pourquoi, eux auraient sauté sur l’occasion.

  6. Je vous souhaite le meilleur dans votre nouvelle voie car vous êtes une femme courageuse. Comme il est dit dans un autre commentaire, l’enseignement privé vous accueillera à bras ouverts, me semble-t-il.

  7. Principal ou proviseur ! J’ai vécu 27 ans dans ce monde grouillant d’individus serviles et intrigants dans lequel, par exemple, la maîtresse d’un recteur se voyait propulsée à la tête d’un prestigieux lycée parisien ou celle d’un chef syndical, principale-adjointe titulaire d’un simple bac, finissait sa carrière comme proviseur avec un grade d’agrégé hors classe. C’est lors de l’arrivée de Mitterrand au pouvoir que le recrutement des chefs d’établissement sur la base de compétences et de conscience professionnelle a cédé la place au copinage. Lire « Stupéfiant voyage à travers l’Education nationale ».

  8. Suite. Je me suis souvent inquiété pour ma fille qui a quitté à plusieurs reprises des jobs bien rémunérés pour partir à l’autre bout du monde. Avec le temps, je me dis qu’elle a eu mille fois raison. Elle a 2 passeports, a vécu dans plusieurs pays différents, et sur plusieurs continents, a fait le tour du monde. Vivre sa vie pleinement, c’est ça l’important.

  9. Merci. Il vous appartient maintenant d’écrire un livre témoignage. Je le lirai avec plaisir. Mais vous pouvez aussi rendre service à la France en rejoignant M Asselineau et l’UPR; ils auront besoin d’aide pour relever l’instruction nationale.

  10. Comme vous avez raison !Quittez ce marigot putride où vous ne faîtes que survivre et où vous perdez votre vie sous prétexte de vouloir la gagner. Vous méritez tellement mieux.

  11. Cela me rappelle la chasse aux intellectuels pratiquée dans ces regimes communistes, soit disant progressistes, où les médecins, professeurs étaient humiliés au profit des médiocres jaloux. Bon vent, madame, vous méritez tellement mieux.

  12. Tout mon soutien dans votre décision.
    Etant fils d’instituteurs (eh oui, et pourtant je n’ai jamais eu cette vocation), je comprends parfaitement ce que vous vivez et je repense à mon père, lorsqu’il était à la fois instit et directeur d’école élémentaire dans une ZEP, à tout ce qu’il a fait et apporté, aux méthodes utilisées qui n’était pas forcément conventionnelles, et qui pourtant ont fonctionné. Combien d’élèves à la dérive a-t-il remis sur les rails? Ils sont nombreux, nombreux à l’avoir remercié ensuite, à être revenus le voir même rentrés dans la vie active, pour les coups de pieds aux fesses administrés non pas littéralement, mais justement, dans ce que vous évoquez, qu’au royaume des aveugles les borgnes sont rois, qu’il ne faut pas se comparer aux cassos. Je remercie tous mes instits, qui ont déchiré des pages parce que ce n’était pas propre (aujourd’hui qui le fait ? On risquerait de choquer ces petits anges…), qui ont parfois eu des gestes un peu durs, sans abus, mais finalement justes car remettre en cause l’autorité des profs est la dernière des choses à faire. Et comme l’avait souligné mon père il y a des décennies, le début des emm..des c’est quand on a laissé les parents entrer dans l’école.

    Votre principal est un crétin, et s’il reçoit des directives plus haut, ce sont des crétins aussi et l’EN ne vous mérite pas finalement.

    Encore une fois, même si ça ne sert à rien, recevez tout mon soutien. Et quel courage dans votre décision.

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